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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/299

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l’Italie, comme les grandes monarchies de l’Europe, vienne d’atteindre son équilibre. La paix est à demi fondée, et les arts utiles poussent de toutes parts sur les mœurs adoucies, comme une bonne moisson sur un terrain nivelé et défriché. Le paysan n’est point serf de la glèbe, il est métayer ; il nomme ses magistrats municipaux, il a des armes, une caisse communale ; il habite des bourgades fermées dont les maisons bâties de pierre et de ciment sont vastes, commodes et souvent élégantes. Près de Florence, il a construit des murs, — près de Lucques, des terrasses en gazon, pour étager ses cultures. La Lombardie a ses irrigations et ses assolemens ; des districts entiers, aujourd’hui déserts autour de Livourne et de Rome, sont encore peuplés et féconds. Au-dessus du peuple bourgeois, le noble travaille ; puisque les chefs de Florence sont des banquiers héréditaires, il est sûr que le commerce ne fait point déroger. Il y a des carrières de marbre exploitées à Carrare et des fonderies de métaux allumées dans les maremmes. On trouve dans les villes des manufactures de soie, de glaces, de papier, de livres, de lin, de laine, de chanvre ; l’Italie produit à elle seule autant que toute l’Europe et lui fournit tout son luxe. Ainsi entendus, le commerce et l’industrie ne sont pas des œuvres serviles, propres à rétrécir l’esprit ou à l’abaisser. Un grand négociant est un général pacifique dont l’esprit s’étend au contact des choses et des hommes. Comme un chef militaire, il fait des expéditions, des découvertes, des entreprises. En 1421, douze jeunes gens des premières familles partent pour Alexandrie afin de traiter avec le Soudan et fonder des comptoirs. Comme un chef d’état, il mène des négociations, intervient dans la politique, calcule la solidité des gouvernements et les intérêts des peuples. Les Médicis ont seize maisons de banque en Europe, relient par leurs affaires la Moscovie à l’Espagne, l’Ecosse à la Syrie, possèdent des mines d’alun dans toute l’Italie, paient au pape pour une d’entre elles cent mille florins par an, représentent à sa cour toutes les puissances de l’Europe, deviennent les conseillers et les modérateurs de l’Italie. Dans un état limité comme Florence et dans un pays dépourvu d’armée nationale comme l’Italie, une pareille influence devient un ascendant par elle-même et par elle seule ; le gouvernement de toutes les fortunes privées conduit au maniement de la fortune publique, et sans coup de main ni violence un particulier se trouve directeur de l’état.

Comment va-t-il user de sa puissance ? Comme en userait un Rothschild aujourd’hui, et c’est ici qu’éclate la conformité précoce de cette civilisation du XVe siècle avec la nôtre. Considérez aujourd’hui la classe aisée et intelligente de l’Europe. De quelle façon prend-elle et souhaite-t-elle arranger la vie ? Non pas à la façon militaire et héroïque des cités antiques et des tribus germaines,