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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/286

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irrévocables mettaient hors de la nation un quart de la population, si ce peuple d’exilés, joint aux étrangers, rôdait autour de nos frontières, attendant l’occasion d’un complot ou d’une surprise pour forcer nos murailles et proscrire à son tour ses persécuteurs, si des haines et des combats nouveaux venaient entre-choquer les vainqueurs après la victoire, si la cité, déjà mutilée, était forcée de se mutiler sans cesse, si les tumultes brusques de la populace devaient compliquer les guerres intestines des nobles, si chaque mois une insurrection faisait fermer les boutiques, si chaque soir un homme sortant de sa maison pouvait craindre un ennemi embusqué au premier coin ? « Beaucoup de citoyens, dit Dino Compagni, étant un jour sur la place de Frescobaldi pour ensevelir une femme morte, et l’usage du pays en de telles réunions étant que les citoyens fussent assis en bas sur des nattes de jonc et les cavaliers et les docteurs en haut sur des bancs, comme les Donati et les Cerchi étaient en bas les uns en face des autres, un d’eux, pour arranger son manteau ou pour toute autre chose, se leva droit. Les adversaires, soupçonnant quelque chose, se levèrent aussi et mirent la main à l’épée. Les autres firent semblablement, et ils en vinrent aux mains. » Un pareil trait montre avec quel excès les âmes étaient tendues, les lames fourbies et toutes prêtes sautaient d’elles-mêmes hors du fourreau. Au sortir de table, échauffés par le vin et la parole, les mains leur démangeaient. « Une compagnie de jeunes gens qui chevauchaient ensemble, s’étant retrouvés à souper un soir aux calendes de mai, devinrent tellement outrageux qu’ils songèrent à se rencontrer avec la brigade des Cerchi et à user contre eux des mains et des armes. En ce soir, qui est le renouvellement du printemps, les femmes s’assemblent pour la danse et les bals dans leurs voisinages [1]. Les jeunes gens des Cerchi se rencontrèrent donc avec la brigade des Donati, qui les assaillirent à main armée. Et dans cet assaut Ricoverino des Cerchi eut le nez coupé par un homme aux gages des Donati, lequel, dit-on, fut Piero Spini ;… mais les Cerchi ne révélèrent jamais qui c’était, comptant tirer ainsi une plus grande vengeance. » Ce mot, presque effacé de notre esprit, est la clé de l’histoire italienne ; les vendette à la façon corse sont à demeure et en permanence, de parti à parti, de famille à famille, de génération à génération, d’individu à individu. « Un jeune homme de mérite, fils de messire Cavalcante Cavalcanti, noble cavalier, appelé Guido, courtois et hardi, mais hautain, solitaire et attaché à l’étude, ennemi de messire Corso, avait résolu plusieurs fois de le rencontrer. Messire Corso le craignait fort, parce qu’il le connaissait comme étant de grand courage, et chercha à

  1. Voyez le premier acte de Roméo et Juliette dans Skakspeare, qui a deviné et peint ces mœurs avec une exactitude admirable.