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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/270

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Le nom de Constantinople ne réveille guère que de tristes souvenirs. Pendant plus de mille ans, n’a-t-on pas vu tout dégénérer dans cette grande cité, l’industrie, le commerce, les arts, les sciences et le peuple lui-même, si bien que le mot de Bas-Empire est devenu le synonyme de servilisme et d’abaissement, et que la perspective la plus douloureuse pour une nation, c’est d’en venir un jour à ressembler aux Byzantins dégénérés ? Et que de malheurs pendant ces mille années ! que de fois Constantinople a-t-elle dû souffrir de sièges, d’assauts et de révolutions intestines ! Ces nombreux désastres firent disparaître presque tous les monumens du passé, et par une singulière ironie du sort les plus terribles destructeurs furent Baudouin et ces barbares croisés, les ancêtres de ces occidentaux qui devaient un jour mettre le mieux à profit les rares débris de l’antiquité byzantine préservés de la ruine commune. Puis vint la catastrophe finale, et l’empire grec succomba devant les hordes turques de Mahomet II, qui venait de franchir le Bosphore à l’endroit où l’innombrable armée de Darius était passée plus de dix-neuf siècles auparavant pour aller asservir l’Hellade. Depuis que Constantinople est entre les mains des musulmans, l’antique cité a joui d’une longue paix, elle s’est agrandie de nouveau, et son commerce a repris une importance très considérable. Actuellement elle est la troisième ville d’Europe, et des centaines de navires se présentent parfois en un seul jour à l’entrée du détroit ; mais quant aux progrès nouveaux accomplis par la population turque, il est difficile de les constater. Même au point de vue matériel, la civilisation moderne n’entame que bien lentement l’ancien ordre de choses, et nombre d’améliorations apparentes ne sont faites que par une vaine imitation ou bien dans l’intention puérile d’étonner les étrangers. Constantinople, la grande ville européenne de huit cent mille âmes, n’a pas un seul chemin de fer, tandis que dans certaines parties du Nouveau-Monde habitées par des métis indiens, il est peu de localités considérables qui n’aient déjà leur petite voie ferrée. Byzance, qui mille années après la chute de Rome était encore le boulevard de l’antique civilisation contre les barbares, reste maintenant presque isolée du mouvement rapide qui entraine les nations de l’Europe occidentale et de l’Amérique.

Cette malheureuse situation ne peut durer longtemps. Bien que le grand courant du progrès se dirige d’Orient en Occident, et que les Américains, fiers de leur prospérité sans cesse accrue, aient pu s’écrier joyeusement : « Weslward the star of empire takes its way ! l’étoile de la puissance gravite vers l’ouest ! » cependant le monde moderne s’élargit aussi du côté de l’orient, et là, comme dans le nouveau continent de l’Atlantide, les peuples doivent naître peu à peu au sentiment de la solidarité humaine. Comment s’accomplira cette heureuse transformation à Constantinople et dans le reste de la Turquie ? Nous ne savons, mais il nous paraît inévitable que là, comme dans tous les autres pays de la terre, une crise de dissolution po-