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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/265

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s’évanouit ; on se regarde, on hausse les épaules, on n’y comprend plus rien.

La confusion des genres, où ne règne-t-elle pas ? Tel vaudeville, parce qu’on a oublié d’y mettre des couplets, s’intitule comédie ; tel autre, lesté de musique, va du Palais-Royal à Favart et s’y donne des airs d’opéra-comique. C’est l’histoire du Voyage, en Chine. J’entends dire de tous côtés : La pièce a tant d’esprit, d’entrain drolatique, qu’elle pourrait à merveille se passer de musique. Alors pourquoi l’avoir apportée là ? C’est d’ordinaire l’inconvénient des auteurs qui se sont fait dans un théâtre une physionomie très particulière de ne s’entendre que médiocrement aux combinaisons propres à la musique. Leur personnalité tient trop de place. Je ne vois pas ce que les violons pourraient ajouter de gaîté à des pièces comme la Fiancée du mardi gras, la Cagnotte ou la Bergère de la rue Mont-Thabor. Ces choses-là sont complètes en ce qu’elles sont, des chefs-d’œuvre, si vous voulez, et qui n’ont besoin d’aucun accessoire. En outre la musique doit-elle jamais être un simple accessoire ? Je ne le pense pas. Ce n’est point de la valeur plus ou moins littéraire d’une comédie ou d’un drame, c’est de l’idée qui se trouve au fond, qu’elle tire ses vrais avantages ; il lui faut des textes élastiques qui lui permettent de se loger, de s’installer tout à son aise, de choisir sa place et son moment. Les lieux communs en ce sens font bien mieux son affaire que les choses trop bien réussies. Ce qui est complet en soi ne se transforme pas, et la musique vit surtout de transformation. Qu’est-ce que la comédie du Mariage secret ? Une niaiserie sentimentale qu’on n’écouterait plus aujourd’hui. Qu’est-ce que l’opéra ? Un chef-d’œuvre. Il y avait donc en cette médiocre comédie un élément à découvrir, un dessous musical que le génie de Cimarosa frappant du pied le sol sait faire jaillir comme une de ces îles enchantées que la baguette magique d’un Prospero évoque du sein des mers. C’est à cette espèce de sous-sol musical, ignoré des dramaturges et des vaudevillistes de profession, que songent à pourvoir tout d’abord les auteurs ayant acquis l’expérience du genre. L’idée ne serait jamais venue au bon Sedaine de porter à Grétry le Philosophe sans le savoir ou la Gageure imprévue, pas plus que Scribe ne se fût avisé d’aller offrir à M. Auber Bertrand et Raton ou la Demoiselle à marier. Et si, par impossible, Sedaine et Scribe eussent eu la velléité dont je parle, ni l’auteur de Richard et du Tableau parlant, ni l’auteur de la Muette et du Domino noir n’eussent accueilli la proposition. Le malheur est qu’à notre époque les conditions d’un répertoire tout à fait spécial ne préoccupent plus personne ; tout ce qui est bon à dire est bon à chanter ; on met en musique les mots et les calembredaines du Palais-Royal, — avec quel sérieux, chacun peut aller s’en convaincre. Tout le monde pouffe de rire dans cette pièce extravagante ; seul, le musicien y conserve son plus beau sang-froid. La pantalonnade se démène, le dialogue éclate en mille pétarades ; lui, compose, module, et combien laborieusement ! Il aligne ses portées,