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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/259

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cupe davantage. Les ouvriers du tempérament de Verdi ont la poigne rude, la besogne ne les effraie pas ; mais, ce poème impossible, qui se chargera de le revoir, de le refaire ? Quel auteur parmi les contemporains prendra sur lui de créer l’ordre et la lumière dans ce chaos, de rendre, je ne dis pas intéressant, mais simplement représentable sur une scène française, cette série grotesque d’incidens suscités par la force du destin ? Au premier acte, don Alvar s’introduit chez sa maîtresse, comme don Juan chez donna Anna : le père survient qui provoque en duel le ravisseur. Celui-ci refuse et, pour ne pas être exposé à défendre ses jours contre un pareil adversaire, jette bas son arme ; mais, ô puissance du destin ! cette arme, qui pourrait si bien être une épée, est un pistolet ; le pistolet en tombant fait feu, et la balle assassine de traverser incontinent le cœur de l’infortuné beau-père ! Supposer que le destin va s’en tenir là serait ignorer sa force : une fois lancé, il ne s’arrête plus, et le voilà pendant quatre actes interminables donnant des croc-en-jambes à tous les personnages, qui finissent par tomber les uns sur les autres comme des capucins de cartes ! Callot fecit ! Et c’est une telle conception que le musicien a prise au sérieux, du commencement à la fin. En empruntant au faire moderne bien plus encore qu’à l’Allemagne, comme les gens à courte vue le prétendent, certains de ses moyens d’action, Verdi est resté par maint endroit un Italien de la plus vieille roche. Cet homme-là mettrait en musique sans sourciller la Tour du Nord et le Pont du Torrent : non qu’il professe à l’égard de la pièce une absolue indifférence ; tout au contraire, une situation l’attire, le captive, mais il ne s’informe pas de quelle manière cette situation se rattache au sujet. Ce qu’il cherche, c’est ce que le grand empereur parlant à Goethe appelait le genre tranché. Qu’importent l’ineptie de la contexture dramatique, les gestes et les contorsions de tous ces mannequins sans raison d’être, si de la grossière, inintelligible ébauche se dégage à un moment donné le sublime morceau ? Avec un tel système, il n’y a point de pièces, il n’y a que des sujets, et le Trovatore, charade absurde que jamais personne au monde n’a comprise, comptera aux yeux d’un maître autant, ni plus ni moins, que les œuvres du théâtre de Victor Hugo, Ernani ou le Roi s’amuse par exemple. Scribe, quand on lui parlait d’une situation, devenait sérieux ; puis, après avoir réfléchi : « Très bien, répondait-il, je comprends, mais où cela mène-t-il ? » Grave question que Meyerbeer à son tour se posait et dont Verdi n’a cure. « Voyez-vous ce pont ? disait le maréchal Pélissier, accoudé sur la balustrade du jardin de la chancellerie de la Légion d’honneur. On l’appelle le pont de Solferino parce qu’il ne mène à rien ! » Le miserere du Trovatore, égaré, perdu dans cette impasse dramatique, produit sur vous le même effet : c’est très beau, bien plus beau que le pont, c’est également sans issue. Étant donné ce genre d’opéra macabre, la Forza del destino en serait le chef-d’œuvre ; aussi j’admire d’avance l’habile teinturier qui va se charger d’imprimer une couleur française quelconque à