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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/157

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est dur à remplir ; c’est la pratique même du stoïcisme. Nous admirons dans les livres l’histoire des vertus stoïques sans penser que nous vivons au milieu d’hommes et de femmes : qui les exercent, et qui, ne possédant rien et gagnant peu, trouvent tout naturel de conformer leurs dépenses à leurs recettes, et n’ont pas même la pensée d’échapper par la faute à la souffrance. Ni l’économiste ni le moraliste ne feront jamais assez l’éloge de ces volontés fermes et simples. Si la volonté est l’essence même de l’homme, souvenons-nous qu’elle agit de deux façons, — pour pousser et pour retenir. Pousser, marcher, prospérer, n’est pas plus difficile que résister, demeurer. La foule ne le voit pas ; elle réserve ses transports pour l’action, pour l’audace heureuse, et (disons le mot juste et douloureux) pour le succès. C’est qu’elle comprend aisément les effets qui lui remplissent les yeux, et n’a pas assez de pénétration pour apprécier une force au repos, pour la saisir dans son fond. La même faiblesse d’esprit nous porte à juger la grandeur de la cause par la grandeur de l’effet, quoique rien ne soit moins légitime quand la cause est une volonté. Vouloir est plus beau que pouvoir. Il entre de l’orgueil dans la vertu d’un homme qui se sacrifie devant une armée : ces regards fixés sur lui, la peur de la honte, la noble ambition de la gloire, lui rendent l’héroïsme presque facile. Ce n’est peut-être après tout qu’un héros de parade, tandis que le soldat qui meurt obscurément à son poste, sûr que son nom meurt avec lui, n’est soutenu que par sa propre force ; il est grand, pour ainsi dire, à lui tout seul.

….. Sapiens sibique imperiosus
Quem neque pauperies, neque mors, neque vincula terrent,
Responsare cupidinibus, contemnere honores
Fortis [1]………….

Le plaisir d’admirer, qui est si grand, est toujours à côté de nous, si nous savions nous dépouiller de nos préjugés et sentir la beauté morale, même quand elle est simple. Cet ouvrier travaille tous les jours dix heures par jour à un métier dangereux et fatigant, il gagne un bon salaire, il pourrait s’asseoir sur le bord de la route, approcher la gourde de ses lèvres sans honte et sans reproche ; mais non. Parce qu’il veut instruire ses enfans et qu’il a constamment le fier souci de son indépendance, il se refuse tout, travaille sans relâche, risque sa santé et sa vie pour amasser une somme, une faible somme. Qu’elle est faible en effet ! qu’elle tient dans un petit espace ! Pas une banque, si ce n’est celle du pauvre, ne daignerait la recevoir. Il n’y a rien dans cet argent, ni pouvoir, ni luxe, ni bien-être : il y a le sentiment paternel et le cœur de

  1. Horace, liv. II, sat. VII, v. 83.