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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/114

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J’appris alors que ce paysan grossièrement vêtu avait longtemps vécu à Paris, qu’il avait été riche, qu’il connaissait la société parisienne, qu’il était au fait, sinon de nos affaires actuelles, dont il n’avait qu’une vague idée, au moins de celles du temps passé. Ses manières d’homme du monde, son sens raffiné, des nuances sociales, la variété de sa conversation, m’eurent vite gagné. Il me conta qu’il avait des enfans établis à New-York, qu’il allait en ce moment leur faire visite, que quant à lui il ne regrettait point sa fortune perdue, et que l’existence la plus, simple, la plus retirée, était ce qui lui convenait le mieux pour le peu d’années qu’il avait à vivre. Je croyais qu’il allait me parler de son étrange religion et du parti qu’il avait pris de renoncer au monde ; mais il me laissa deviner tout cela sans vouloir y toucher, et moi-même je n’osai lui faire de questions indiscrètes. Nous nous assîmes ensemble en chemin de fer. Son vêtement plus que simple, sa paysannerie et son quakérisme semblaient avoir disparu. Nous parlâmes de toutes choses, politique présente et passée, américaine et française, littérature même, et je m’étonnais de plus en plus du bon sens de cet homme.. Je m’étais figuré les quakers comme de sombres enthousiastes courbés sous une règle de fer, comme de pieux insensés, toujours perdus dans les idées apocalyptiques et lugubrement acharnés à la destruction de l’espèce humaine ; je croyais qu’ils faisaient de leurs folies non-seulement un moyen de sanctification personnelle, mais encore une loi universelle à laquelle ils espéraient convertir l’humanité. Ce père de famille allant voir ses enfans, ne réprouvant pas les profanes, s’intéressant au bien terrestre de cette race humaine à qui sa doctrine propose l’extinction pour but suprême, passionné encore sur toutes les questions temporelles qui devraient le trouver dédaigneux ou indifférent, patriote enfin et vivement ému des dangers et des souffrances de son pays adoptif, répondait si peu à l’idée que j’avais de la secte que je me demandais parfois si je ne m’étais pas mépris. Il n’y avait pas à douter, le costume trahissait l’homme aussi sûrement que s’il eût porté un écriteau sur sa poitrine. Je m’aperçus qu’il était républicain radical et (comme de raison sous le chapeau du quaker) ardent abolitioniste. Bien loin de prédire la vanité du progrès humain et de prêcher la fin du monde, il comptait sur l’avenir pour réparer et les injustices et les désastres du passé. J’ai vu peu d’hommes qui eussent une foi plus active que ce serviteur volontaire d’une loi d’immobilité et d’anéantissement. On dirait un moine qui, une fois sorti de sa cellule, reprend vie au contact des hommes et oublie l’œuvre de destruction personnelle à laquelle il s’est condamné pour partager, lui aussi, les pensées et les espérances humaines.