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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/111

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pauvres gens interrompent leurs hurlemens et leurs danses pour improviser des sermons, des prières, ou même des exhortations au public infidèle. Ce doit être une curieuse chose que de les voir sauter, les mains en l’air, comme des chiens savans, les yeux au ciel, poussant en cadence je ne sais quel cri inarticulé de supplication larmoyante et craintive, hommes d’un côté, femmes de l’autre, dans leur triste uniforme de bure grise, jusqu’au moment où leurs jarrets se fatiguent, où la sueur les inonde et où la pesanteur de leur enveloppe charnelle rabat au niveau terrestre leurs âmes prêtes à s’envoler dans le monde céleste. Détruire cette chair funeste, la mortifier par le célibat, la ployer par l’obéissance, secouer le fardeau de la vie corporelle, en délivrer les générations à venir en les empêchant de naître, voilà leur doctrine morale, qui, vous le voyez, a plus d’une ressemblance avec celle du monachisme catholique, on peut dire aussi avec celle des fakirs de l’Inde. Convaincus que l’existence est un mal, ils rêvent l’extinction de la race humaine et font dater du jour où elle aura accompli la loi divine de l’anéantissement ce règne éternel des saints qu’attendent tous les visionnaires. En attendant, ils ont des champs, des fermes, des manufactures ; ils font le commerce, ils achètent des terres, ils placent des capitaux, ils font pour se recruter une propagande active et non toujours innocente. Ils s’emparent de tous les enfans laissés sans ressources et sans famille ; souvent même ils les achètent ou les dérobent. Je me trompe fort, ou parmi ces petites figures moroses qui me regardent curieusement aux fenêtres de ces prisons, il y a plus d’un petit Mortara élevé par force à l’ombre de la foi.

Arrivé à la porte de la maison blanche, je frappai discrètement et je prêtai l’oreille. Des sons vagues semblables à des cris plutôt qu’à des chants semblaient s’en échapper par intervalles. Une autre figure grise, à face pâle et rasée, vint m’ouvrir et me demander ce que je désirais. Son allure aussi était grave, simple et sacerdotale, son extérieur celui d’un prêtre catholique plus que d’un ministre protestant, et d’un moine encore plus que d’un prêtre. Malgré son aménité parfaite, il était clair que ce personnage serait moins affable et moins accueillant que le premier. Il voulut savoir de quel pays j’étais et rentra dans la maison, puis il en ressortit pour me dire que le meeting touchait à sa fin, et qu’il était bien fâché de ne pouvoir m’admettre. « Est-ce, ajouta-t-il, la curiosité qui vous amène ou bien ?… » Il n’osait achever sa pensée. « Oh ! répondis-je, je ne crois pas que je sois touché de la grâce. » Et là-dessus, impatient déjà de cette inquisition, dégoûté de la comédie qu’il aurait fallu jouer pour m’introduire, désireux enfin de ne pas offenser ces braves gens, je l’ai remercié et m’en suis allé.