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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/108

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en mes affaires, il cognoistra que les siennes me sont très recommandez… » Henri IV lui fit dire que, s’il voulait assister à son sacre, il aurait le premier pas, et il lui réservait un rôle dans ses plans contre l’Espagne ; mais dom Antonio était à bout d’épreuves : il mourut à Paris en 1595, avant que rien pût être fait. On mit son cœur au couvent des religieuses de l’Ave-Maria, son corps au couvent des grands cordeliers ; On lui éleva un tombeau avec deux épitaphes latines, et ainsi disparut, selon le mot du nouvelliste l’Estoile, « dom Antonio, roy de Portugal, au moins qui l’avoit esté, car son train estoit réduit à celui d’un bien simple gentilhomme. » Le Portugal, pendant ce temps, s’enfonçait de jour en jour dans cette ombre que ses historiens ont appelée la captivité. Camoens avait raison quand, s’éteignant au lendemain d’Alcacer-Kebir et prenant sa patrie en compassion, il s’était écrié : « Au moins je meurs avec elle !… » Le cri de l’âme nationale s’était exhalé du cœur d’un poète avant la crise suprême.

Lorsque Philippe II en était encore à préparer le triomphe de ses convoitises par tous les subterfuges et par tous les moyens, sans dédaigner même les raisons sérieuses, il écrivait à son ambassadeur Moura, chargé de veiller au lit du roi-cardinal : « Vous pourrez lui dire aussi qu’il sait très bien que cette différence entre Portugais et Castillans n’est qu’un mot vain et faux, puisque les uns sont aussi Espagnols que les autres, et qu’ils diffèrent si peu de langue, d’habitudes, de mœurs, que beaucoup de grandes et moyennes maisons de Castille procèdent du Portugal, et toute la noblesse des deux royaumes est unie par des liens de parenté, de manière qu’on peut bien voir que cette opinion vaine ne se fonde que sur l’ignorance populaire, incapable de raisonner et fomentée par des intérêts particuliers… » C’était peut-être à demi vrai avant l’annexion, c’était déjà moins vrai quand l’annexion fut commencée, ce n’était plus vrai du tout quand elle fut définitivement accomplie : tant la force va contre son but. La force ne prime pas le droit, comme le disent les présomptueux de la politique : elle profite quelquefois de l’éclipse du droit, des défaillances de ceux qui seraient intéressés à ne pas le laisser s’obscurcir, et le plus souvent elle est la grande corruptrice des combinaisons les plus simples, les plus naturelles. Il n’y a de fusions vraies que celles qui ont le peuples eux-mêmes pour complices. Les autres ont un lendemain, quand le sentiment du droit se réveille, quand l’énergie d’une nation s’est assez retrempée dans le malheur, et ce lendemain des annexions violentes s’appelle une révolution d’indépendance.


CHARLES DE MAZADE.