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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/1050

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de frivolités. On a la manie du luxe et on reste grossier ; on ne demande au théâtre que l’amusement de caricatures brutales ou des sensations les plus matérialistes. La presse à bon marché s’établit chez nous, et nous n’avons pas la joie de la voir servir, comme dans les pays libres, comme aux États-Unis, en Angleterre, en Belgique, à l’élévation intellectuelle et morale du peuple, à l’instruction politique et scientifique de la classe la plus nombreuse et la moins aisée. Le tempérament de la société française est démocratique ; tous les progrès de notre époque dans l’ordre économique sont démocratiques ; la force des choses crée et active avec une rapidité irrésistible l’organisme matériel de la démocratie. Nous avons le suffrage universel. Que faut-il pour que la société française soit appelée à exercer avec un ascendant invincible, et cela au moment où on s’y attendra le moins, le rôle politique auquel elle est manifestement destinée ? Une inspiration fortuite du pouvoir, qui a toutes les initiatives, un hasard peut-être, une surprise des circonstances, un rien.

En cet état de choses, comment ne se demanderait-on point avec anxiété si nous avons choisi le meilleur système pour préparer la démocratie française au rôle auquel elle peut être appelée au premier jour ? N’est-il pas évident au contraire que c’est par le prompt usage des libertés pondérées, où les opinions s’assouplissent et se disciplinent, que l’on mettra l’avènement définitif de la démocratie à l’abri de toutes les secousses, de tous les excès, de tous les périls que la société paraissait redouter il y a quinze ans ? Il est parmi les accidens préliminaires de la révolution française un épisode qui nous a toujours frappés. La mode est aujourd’hui au Louis XVI, comme disent les amateurs de curiosités ; la mode est si étrange dans ses caprices qu’elle va chercher des motifs de costume pour nos fêtes bruyantes chez des figures qui ne semblaient plus vivre dans l’imagination attendrie des hommes que par le souvenir douloureux d’une tragédie immortelle ; on nous pardonnera donc une réminiscence historique de l’époque de Louis XVI. Le malheureux roi, après l’évanouissement des illusions et l’échec des expédiens de Calonne, plaça le cardinal de Brienne à la tête de son ministère. Parmi les remèdes que tenta Brienne, il en est un auquel l’histoire n’a pas assez pris garde. Le cardinal voulut gagner l’opinion, et il crut qu’il y réussirait en donnant libre carrière aux écrivains politiques. L’ancien régime, qui jusque-là n’avait employé à l’égard des écrivains que la censure, les arrêts du parlement et la pénalité administrative des lettres de cachet avec la Bastille au bout, leur accorda tout à coup à l’improviste la liberté absolue. La France en un moment fut inondée de brochures politiques où l’on découvre le conflit et le désordre d’idées qui devaient faire de la révolution une œuvre si difficile et si orageuse. L’instinct du cardinal de Brienne cherchant le salut dans la liberté des opinions n’était point faux en soi : il est des cas assurément où la liberté de la presse peut être pour le pouvoir un salutaire moyen de gouvernement ; mais il était trop tard pour invoquer