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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/1041

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suppose pas qu’on en parle jamais beaucoup après elle. S’il fut donné à certaines cantatrices de génie d’exercer sur la musique de leur temps l’action fécondante d’un rayon de soleil, d’autres auront passé comme un feu d’artifice. C’est cher, fort cher ; mais combien c’est exquis, merveilleux ! Une voix rompue à toutes les prouesses, conservant à travers des prodiges de gymnastique la limpidité, la résistance du diamant ; dans la personne comme dans le talent, quelque chose de phosphorescent, de démoniaque, le complet dans le joli, le mignon ! Chaque année, le spectacle recommence ; rien de moins, rien de plus : même perfection, mêmes staccati, mêmes succès ; de loin en loin seulement, quelque rôle dont on enrichit son répertoire. Il convient cependant de montrer au public qu’on s’occupe un peu de varier ses plaisirs, et que si c’est plus cher, c’est aussi beaucoup plus beau. J’ai pratiqué jadis un brave homme de professeur de grec qui pour cinquante francs par mois expliquait Homère à ses élèves ; mais dès que vous lui parliez d’aborder les tragiques, c’était cent francs ! Mlle Patti me paraît appliquer à l’opera seria la méthode dont usait mon vieux savant avec Eschyle et Sophocle. L’autre hiver nous eûmes Linda, un acheminement ; aujourd’hui on nous promet la Ninette de la Gazza, l’Elvire des Puritains, et c’est ainsi que tous les rôles du petit, du moyen et du grand répertoire seront pointés alternativement dans ce joli gosier plein d’argentines résonnances, où, comme dans ces curieux bijoux d’horlogerie musicale que monte et gouverne une main habile, la valse de Beethoven succède à la cavatine de Norma, le motif d’Auber à la séguidille espagnole.

L’Opéra voulait se passer un divertissement en un acte : il a pris le Roi d’Yvetot ; c’était un titre sur l’affiche, rien de plus. Une gaudriole de Béranger mise en action, — vaudeville ou ballet, — cela vous a toujours son charme pour les cœurs. Ici la bucolique tourne au militaire, l’idylle se panache ou s’empanache. Comment s’y prendre pour émoustiller un brin la circonstance, jeter quelque pittoresque parmi tous ces bonnets de coton ? Un Scribe serait embarrassé, il se dirait : Que faire ? qu’inventer ? L’auteur du Roi d’Yvetot ne se pose pas même la question ; que son idée s’encadre ou non dans le programme, peu lui importe. Le colonel Eugénie Fiacre paraît à la tête de ses hussards, et l’intérêt de la soirée commence. Chose rare et charmante que deux jolies jambes, mais hélas ! quelle désolation de voir cette plasticité unie à tant de gaucherie ! La Terpsichore de nos jours est en vérité trop accommodante. Il suffit qu’on ait un gracieux minois, de l’agrément dans sa personne, pour pouvoir prétendre à tenir l’avant-scène. Que deviendra le corps de ballet, si toutes les figurantes veulent ainsi faire acte de premiers sujets ? Mlle Eugénie Fiocre, colonel des hussards d’Yvetot, passe encore ; mais en faire une Fenella dans la Muette, lui confier un écot dans le fameux pas du second acte du Dieu et la Bayadère, voilà de ces exemples qu’on ne doit point donner. La danse,