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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/1034

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ingrate, qu’on n’a pas de peine à comprendre que le personnage ayant engagé là sa fortune prête une oreille assez médiocrement attentive aux recommandations. Or le prix de Rome ne saurait être jamais qu’une recommandation, la meilleure, si l’on veut, puisque l’état y met son apostille, mais dont il s’agit avant tout pour un artiste de ne point escompter l’influence. D’ailleurs n’y aurait-il par hasard au monde que les musiciens qui fussent dignes d’un si beau transport d’intérêt pathétique ? Pourquoi ne point parler aussi des lettrés, des poètes, de cette légion de triomphateurs universitaires que leurs lauriers académiques ne préservent pas davantage des rudes épreuves de la carrière ? En est-il dans la littérature autrement que dans la sphère musicale ? Voyons-nous les éditeurs s’arracher de confiance les manuscrits d’un prix d’honneur de la Sorbonne ? voyons-nous les directeurs se disputer la gloire de jouer ses tragédies ?

Est-ce à dire qu’au temps où nous vivons on doive être célèbre pour pouvoir arriver à quoi que ce soit ? Sans prétendre si loin, je maintiens qu’il faut du moins avoir donné à la publicité de sérieuses garanties de sa valeur personnelle, et que le scepticisme du capital en matière littéraire et autre n’a point toujours si grand tort. A une époque comme la nôtre, où les moyens d’action abondent tellement, où la multiplicité des journaux, des orchestres, des expositions, offre à l’écrivain, à l’artiste, d’incessantes occasions de se produire, celui qui ne réussit pas à faire miroiter autour de son nom l’attractive lueur d’une électricité quelconque est décidément condamné et n’a droit qu’aux élégiaques ritournelles des prud’hommes larmoyeurs. Que M. Gounod, en écrivant sa première messe, pensât ou non au théâtre, il n’en est pas moins vrai que ses compositions le désignaient d’avance à l’attention publique d’une façon bien plus profitable que tous les précédens académiques. J’en dirai autant de M. Félicien David et de ses symphonies. L’auteur de Mireille et l’auteur de Lalla-Rook ont-ils seulement jamais eu le prix de Rome ? Je l’ignore. En tout cas, ils ont fait l’un et l’autre comme s’ils ne l’avaient jamais eu, et en agissant ainsi montré leur sens pratique. Laissons les lieux communs aux gens qui les aiment ; de vrai talent absolument méconnu, il n’en existe pas. Tout le monde arrive à son heure, à sa place. Les amis d’Hérold se sont plaints que ses contemporains, tout en l’honorant beaucoup, n’aient pas eu pour lui le culte qu’il méritait ; en revanche, nous nous attachons à le surfaire. Stendhal, il y a vingt-cinq ans, ne comptait guère qu’aux yeux d’un petit nombre d’esprits d’élite ; aujourd’hui c’est à qui se donnera le ton de l’avoir inventé et partant de le déifier. Toute renommée cherche son équilibre et le trouve, et il ne dépend pas plus de nos critiques de la maintenir au-dessous de son niveau qu’il ne dépend d’un directeur de théâtre de couper court par ses rebuffades au chef-d’œuvre que porte en lui tel prix de Rome déplorablement congédié, si tant est que chef-d’œuvre il y ait.

On nous reprochera sans doute d’être sévère jusqu’à la dureté pour une