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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/1010

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ruisseau s’échappant de la montagne et entouré de fermes. Les notables, qui avaient déjà couru plusieurs dangers, ne cachèrent pas leur satisfaction à la rencontre, des colorados, et tout le cortège reprit la direction de Vittoria en gagnant la traverse. Nous avions trente-sept lieues à franchir. Dès la première halte, à peine étendus sur l’herbe pour déjeuner, nous fûmes troublés par une avalanche de coups de fusil ; mais deux guérillas tombés avec leurs chevaux dans une de nos embuscades payèrent pour leurs camarades. Le soir, on découvrit par hasard un rancho perdu au fond des bois et perché sur un petit mamelon dénudé. La position était bonne pour la nuit, et en pénétrant dans les cases on trouva quatre jeunes Mexicaines aussi élégantes sous la mantille que séduisantes de taille et de visage. C’était la retraite des quatre maîtresses des chefs républicains d’Hidalgo et de Villagran. La villa d’été, quoique bien meublée, avait misérable apparence ; mais les Mexicains l’avaient choisie comme étant très sûre. Par galanterie française, à la porte des belles recluses fut posté un factionnaire chargé d’éloigner les curieux de tous grades. Les pauvres femmes tremblaient fort ; mais peu à peu, tout en conservant leur fierté nationale, la curiosité les porta à venir partager le frugal repas des officiers. L’une d’elles, la favorite du chef Rafael Corda d’Hidalgo, pendant que le babil de ses compagnes étouffait le bruit de ses confidences, se rapprocha de mon oreille et me dit vivement à voix basse : « Vous êtes perdus ; un cercle de guérillas vous enserre. J’ai peine à vous voir mourir, car les Français valent mieux que leur réputation. Depuis votre départ de Vittoria, vous avez adressé au colonel Du Pin neuf courriers. Un seul a pu traverser les lignes : vous trouverez huit cadavres se balançant aux arbres du chemin ; prenez garde, car toutes les veredas sont gardées et pleines d’embuscades. » Et pour preuves la jeune femme cita plusieurs passages des lettres confidentielles interceptées, dont un entre autres n’était pas flatteur pour le caractère de son amant. La nuit était venue avec un épais brouillard ; aucun feu ne trahissait le bivouac, chacun s’endormit la main sur son arme. Vers deux heures du matin, deux qui-vive furent poussés par nos sentinelles : il y fut répondu par le majordome du rancho et un négociant de Burgos, ville voisine du Texas. Ce voyageur, malade et fatigué, demandait à se coucher dans une des cases. Le majordome interrogé déclara que son compagnon, rencontré en route, lui était resté inconnu. L’étranger fut fouillé ; il était armé de revolvers, et dans la garniture intérieure de son sombrero on trouva plié son brevet de lieutenant-colonel juariste au milieu de proclamations terroristes appelant les Indiens au massacre des Français et des traîtres. C’était