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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/1001

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l’espace au milieu du silence, surtout lorsqu’elles appellent des compagnons quelquefois perdus pour toujours. L’anxiété fut grande ; enfin après vingt longues minutes les égarés ralliaient nos rangs. L’appel fait, on marcha encore trois heures. Au lever du soleil, nous entrions à Padilla, où l’autre escadron nous attendait pour se mettre à la poursuite des pièces d’artillerie. Vers midi, une fois le gué du Rio-Purificacion traversé, on eut à franchir le Pilon, toujours gros et emporté dans son cours. Sous le choc d’une pièce de bois courant à la dérive, un de nos canots chavira, et dix cavaliers disparurent bottés et armés au milieu du gouffre. Un instant on vit cette grappe d’hommes suspendue au faible cordage d’attache, qui finit par céder sous tant d’efforts désespérés. En un clin d’œil, les bons nageurs de la contre-guérilla s’élancèrent au secours des naufragés. Huit seulement purent être sauvés ; un Arabe et un Français, tous deux vieux soldats de Crimée et d’Italie, furent entraînés ; trois ou quatre fois apparut une tête suppliante, puis le tourbillon se referma. Chacun de nous s’en alla le cœur serré, quittant les chemins battus, jusqu’à la Partadero, rancho solitaire dans la direction de la route de Ximenés à San-Carlos, la petite ville vers laquelle roulaient les canons. En trente-six heures, on avait parcouru trente et une lieues. La chute du jour était proche ; à peine le café versé, chaque cavalier se laissa tomber de fatigue sur le sol, confiant dans la vigilance des petits postes. Vers onze heures, dès que la lune éclaira les sentiers, on recommença la poursuite en pleine forêt vierge. Un guérilla lancé à toute bride se jeta brusquement dans notre avant-garde. C’était un émissaire de Mendez qui retournait à lui après s’être assuré que les canons s’avançaient sans encombre vers San-Carlos. On le retint prisonnier, sans obtenir de lui aucun éclaircissement. Aux premières lueurs de l’aube, nous débouchions sur la grande route ; les empreintes de roues tracées sur le sol dataient de la veille. On partit au galop, et à un détour du chemin on tombait sur le rancho de la Garita. Sous les arcades du péristyle étaient couchés bien endormis, les armes sous la main, onze bandits, avant d’avoir pu se défendre, ils étaient saisis. A 500 mètres plus loin, au bas d’une côte, les canons reposaient sur des chars embourbés dans un ruisseau. Un fort parti de cavaliers les entourait ; mais, stupéfaits d’apercevoir les vestes rouges à pareille heure, ils s’enfuirent dans la direction de San-Carlos à bride abattue. Les prisonniers étaient vraiment hideux dans leur accoutrement. Les cheveux et la barbe incultes, des chemises garnies de dentelles déchirées et souillées, des vêtemens moitié bourgeois, moitié militaires, salis par la débauche, des ceintures enrichies de broderies d’or et d’argent, les mains encore tachées