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Or c’est au milieu de cette expansion des forces productives et dans le pays même qui y avait pris la plus large part qu’éclata tout à coup l’orage qui devait occasionner tant de désastres.

Ce qui prépara la crise aux États-Unis, ce fut l’emploi exagéré du crédit, et notamment les avances énormes faites par les banques[1], au moyen de leurs dépôts, aux entreprises industrielles, aux chemins de fer surtout ; mais ce qui détermina l’explosion, ce furent les perturbations du commerce extérieur. Dans un pays qui s’enrichit, on voit augmenter la consommation de toutes choses, de celles principalement qui répondent à des besoins de luxe. Or ces choses-là, c’était l’Europe qui les fournissait à l’Amérique. On calcule qu’en 1857 la toilette seule des dames exigea une importation de marchandises européennes d’une valeur de 200 millions de francs. Stimulés par l’aspect de la prospérité croissante de la nation, les négocians avaient à l’envi agrandi leurs commandes. En 1856, le blé avait été cher en Europe, et l’Union avait payé ses créanciers avec ses exportations de céréales. En 1857, une bonne récolte dispensa l’ancien monde de se faire nourrir par le nouveau, et celui-ci se trouva dans l’embarras quand il lui fallut solder ses importations. Des remises en or étaient le seul moyen de rétablir la balance. Le mal n’était pas encore très grand, seulement il en résulta une certaine inquiétude. Or toute défiance restreint le crédit, qui n’est que la confiance. L’argent et le crédit se raréfiant ensemble, les moyens d’échange devinrent insuffisans. Les prix baissèrent, d’abord ceux des marchandises, puis ceux de toutes les valeurs. Les déposans commencèrent à retirer quelque argent des banques. Ce fut l’origine de la débâcle. Le 24 août, l’Ohio life and trust company suspendit avec un passif de 5 millions de dollars, qui, liquidation faite, ne laissa pourtant qu’une perte insignifiante. Bientôt suivit la suspension du Mechanic banking association, un des plus anciens établissemens de l’état. Au commencement de septembre, il y eut une éclaircie : on espéra que la crise s’arrêterait. Dans les grands ouragans, après une première bourrasque, il s’établit de même un instant de repos qui précède le déchaînement final des élémens. Les banques en profitèrent pour restreindre peu à peu leurs escomptes afin de se mettre à couvert ; mais ces mesures de prudence augmentèrent les alarmes. En quelques semaines, toutes les valeurs, même les meilleures, baissèrent de 30 à 50 pour 100. Un sinistre maritime, auquel on aurait attaché peu d’importance en temps ordinaire, porta la panique à son comble. Le money-market

  1. Au 22 août 1857, à la veille de la crise, la somme de ces avances avait presque dépassé l’ensemble de toutes les valeurs réunies, réserve métallique, billets et dépôts. Les dépôts seuls dans les banques de New-York dépassaient 400 millions de francs en 1856, et étaient encore de près de 300 millions en 1857.