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ne reculent pas devant de tels tableaux, audacieusement vulgaires, de se figurer qu’ils font œuvre morale et bienfaisante. Il faut être un bienfaiteur de l’humanité terriblement cuirassé pour oser pénétrer dans cette atmosphère et pour se donner de telles licences. Les auteurs ne corrigeront pas les Germinie Lacerteux de la rue ; ils offrent peu d’agrément au lecteur, qui, faute d’être prévenu, se hasarde à les suivre, et ils ont compromis ce qu’ils ont de talent dans une singulière aventure. Avec l’intention de faire du nouveau, ils se sont trompés, dangereusement trompés. Si c’était là une œuvre littéraire, il faudrait jeter un voile sur l’image de l’art. Par quelques scènes de Renée Mauperin, MM. Edmond et Jules de Goncourt étaient sur la voie de l’intérêt et de l’émotion, du vrai roman ; par ce livre de Germinie Lacerteux, ils retombent dans le petit roman, et j’oserais leur conseiller, avant de se remettre à l’œuvre, de commencer par oublier une invention mal venue, aussi vulgaire de style que d’inspiration, sans parler du reste. À s’attarder dans cette voie, on perd le peu qu’on a, et le petit succès qu’on peut rencontrer par hasard, si tant est qu’on le rencontre, ne vaudra jamais ce qu’on s’expose à perdre.

f. de lagenevais.


ESSAIS ET NOTICES.
La Toile d’Araignée, par M. Aylic Langlé.

La littérature d’imagination semble traverser une période de trouble et d’affaissement. La poésie ne produit guère que des œuvres de fantaisie étroite et personnelle ; le roman ne projette plus que de loin en loin une poussée verte et originale. Ce dernier genre littéraire serait-il usé ? Non, ce qui en fait aujourd’hui la médiocrité, ce n’est pas tant la pauvreté des idées que l’insigne négligence avec laquelle certains romanciers composent et écrivent, surtout quand un succès à la scène semble avoir donné à leurs défauts une sorte de bill d’indemnité. La plupart n’ont pas même souci d’agencer, selon les lois élémentaires de l’art et du bon sens, les diverses parties de l’œuvre qu’ils donnent au public. Prenons comme exemple un roman dû à la plume d’un homme qui s’est essayé dans ces derniers temps au théâtre, la Toile d’araignée, de M. Aylic Langlé. Le titre est gros de promesses, mais ce n’est qu’un appât fallacieux, car cette toile d’araignée tapisse les pages de tous les romans, — et il n’en manque pas, — où une Dalila expérimentée tente de séparer à son profit deux amans naïfs et imprudens.

La Dalila de M. Langlé, qui s’appelle Reine de Cauzières, est une de ces femmes rassasiées de jouissances, qui, au déclin de leur jeunesse et de leur beauté, s’efforcent encore d’une main fiévreuse de retenir la coupe enchantée. Certes ce n’est pas là un type nouveau, et il eût été bon qu’une forme neuve le rajeunît ; malheureusement M. Langlé n’a guère commis ici d’autre nouveauté que d’appeler du nom bizarre d’amour curiosite l’effer-