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au fond, mais recevant dans l’expression des complémens toujours nouveaux. Les dieux des hymnes védiques ne répondent plus à l’idée que nous avons de Dieu, quoiqu’ils aient été adorés pendant bien des siècles et que les poètes d’alors les considérassent comme bien supérieurs à ceux que l’on adorait avant eux. Le Dieu matériel des premiers chapitres de la Genèse n’a presque rien de commun avec le Dieu des chrétiens, qui est un esprit pur et parfait. Cependant les plus savans métaphysiciens de l’Orient reconnaissent le Vêda comme le fondement de leurs doctrines ; les chrétiens voient dans la Genèse le plus ancien de leurs livres sacrés et celui duquel par tradition ils ont reçu la notion de Dieu. Il est donc évident, et ici la foi est d’accord avec la science, que la croyance d’aujourd’hui a sa raison d’être dans la croyance d’hier, et que, pour construire la science des dogmes, il faut repasser par toutes les étapes que l’humanité a franchies ; mais les accroissemens successifs des conceptions et des institutions religieuses ne peuvent s’expliquer que si l’on a sans cesse devant les yeux le fond métaphysique qui constitue la raison humaine.

La science des religions n’est pourtant pas celle des philosophies. Celles-ci vont beaucoup plus vite et semblent se précipiter en comparaison de la marche lente et non interrompue des dogmes sacrés. Les systèmes philosophiques sont des œuvres de savans et ne sortent pas du cercle étroit de quelques hommes livrés à la méditation ; ils ne répondent qu’à un besoin de l’esprit et n’intéressent presque jamais la vie réelle. Les grands mouvemens religieux s’opèrent à la fois dans la société lettrée et dans celle qui ne l’est pas, ils remuent les masses populaires et mettent en branle les sentimens qui les animent ; une révolution philosophique paraît un jeu au prix d’une révolution religieuse. La science de l’une ne peut pas être la science de l’autre.

Mais, comme les philosophes vivent au sein d’une société religieuse, soit qu’ils reconnaissent ses dogmes, soit qu’ils les nient, les questions qu’ils agitent ont leur retentissement dans le milieu où ils vivent ; les solutions qu’ils proposent font leur chemin à travers les hommes, à mesure que les conséquences pratiques qui en découlent intéressent un plus grand nombre d’esprits. Il est certain que ni Socrate, ni Platon, ni Aristote n’exercèrent aucune influence immédiate sur les peuples grecs de leur temps ; mais leurs doctrines, s’étant peu à peu répandues, éloignèrent par degrés les hommes du polythéisme et préparèrent sa ruine. Il fallut plusieurs siècles pour qu’elle fût consommée ; voici comment. La somme des idées individuelles constitue la croyance d’un peuple ; ces idées sont elles-mêmes produites par les actions complexes et minimes de mille