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une œuvre à reprendre. La création d’une chaire était résolue, mais comment la qualifierait-on ? Le titulaire s’était montré assez modéré sur les choses pour qu’on n’épiloguât pas sur les mots. Ce qu’il voulait faire, il l’avait formellement déclaré, c’était de l’économie politique appliquée à l’industrie. Rien de plus, rien de moins. Même avec ce correctif, le nom parut malsonnant, l’enseigne trop significative ; on voulait au moins sauver les apparences. Conseil pris, le cours d’économie politique devint un cours d’économie industrielle, et ce fut sous ce titre qu’il figura en 1820 sur le programme du Conservatoire des arts et métiers.

L’enfantement avait été laborieux ; il n’eut aucune des suites contre lesquelles on s’était mis en garde. Say tint ce qu’il avait promis ; il ne chercha point le bruit, ne visa point à l’effet. Il n’y avait chez lui de passion que pour les vérités dont il avait pris la défense, et qu’il ne voulait compromettre ni par des allusions transparentes, ni par des éclats intempestifs. Il lui suffisait de les exposer dans l’ordre qu’il s’était assigné et avec les ménagemens auxquels il avait souscrit. Il savait, d’une part, que le moindre écart serait dénoncé et nuirait à une science plutôt soufferte que reconnue, de l’autre il lui eût répugné de tourner contre le gouvernement, par un artifice quelconque, la mission qu’il en avait reçue. Il n’y eut donc point d’orages autour de sa chaire pendant les dix ans qu’il l’occupa. Dès les premières séances, la foule était accourue, et dans ses rangs dominaient les gens avides d’émotions. Ils furent déçus par l’attitude du professeur, et s’éloignèrent d’un amphithéâtre qui répondait mal à leurs goûts. Il ne resta à Say que l’auditoire dont il était jaloux, des hommes désireux de s’instruire et capables d’une attention soutenue pour des matières qui s’enchaînent rigoureusement. Ce fut devant ces élèves, moins nombreux, mais bien disposés à recevoir la parole du maître, qu’il continua ses leçons et qu’il livra le dernier mot de sa théorie des débouchés, la plus heureuse de ses inspirations. Jusque-là, on s’était accordé à regarder l’or et l’argent comme des valeurs à part, ne pouvant se confondre avec aucune autre valeur, et servant de mesure absolue à la richesse d’un peuple. Le professeur, dans une savante analyse, combattit ce préjugé. Il montra le numéraire à l’œuvre, et, le prenant à son origine ou le suivant dans son emploi, il établit d’une manière concluante qu’il ne peut être autre chose que la représentation d’un produit. Le numéraire n’est dès lors ni inférieur ni supérieur aux autres produits, puisqu’il en dérive et y aboutit. Au fond, il n’a d’utilité réelle qu’à la condition de remplir cet office. De là cette conclusion que, cet intermédiaire écarté, les produits s’échangent en définitive contre des produits. Sans doute le numéraire