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quelquefois par un louable rêve de perfection artificielle, est bien souvent un abus de subtilité inventive, la prétention d’en savoir plus que le bon sens. On mutile l’humanité, et l’on prétend la régénérer. Notre nature pourtant n’est pas tellement riche qu’on doive encore l’appauvrir. Rien en elle n’est à retrancher, quoique tout soit à régler. Quand on aura bien cherché, bien raffiné pour inventer une humanité nouvelle, on trouvera qu’il reste deux choses auxquelles on ne peut porter atteinte, si l’on ne veut refaire l’homme que Dieu a fait ; ces deux choses, ce sont les sentimens de la nature et les idées de la raison. On ne doit ni arracher les uns comme des germes empoisonnés, ni étouffer les autres comme de trompeuses lumières. Les sentimens de la nature ont besoin d’être contenus, ou l’homme ne serait qu’un être passionné. Les idées de la raison doivent s’allier aux mouvemens de la sensibilité, ou il ne serait plus qu’un être tout métaphysique ; mais les idées règlent les sentimens, la nature est subordonnée à la raison, et ainsi l’homme est un être sensible et moral. Vouloir nous faire sentir autrement que la nature, penser autrement que la raison, c’est entreprendre sur l’essence des choses et innover contre Dieu même. Il n’y a ni système, ni tradition, ni doctrine qui puisse changer le fond de l’humanité sans qu’elle y perde quelque chose. L’ascétisme la rétrécit et l’étiole ; le sensualisme la dérègle et la dégrade. L’âme, que l’antiquité comparait à un char, ne doit ni dételer aucun de ses coursiers, ni les abandonner sans guide à leur vitesse, parce qu’elle a trop de peine à les conduire.

Or la douleur est un sentiment naturel. Quand nous la contestons, quand nous la trouvons fausse ou exagérée, c’est à ses causes que nous nous attaquons, ne la jugeant pas motivée, légitime, fondée dans la nature des choses. C’est ici que la raison peut intervenir et user de toute sa puissance. Il est certain que le développement de la vie sociale engendre des besoins et des passions factices qui, contrariés ou froissés, donnent naissance à des chagrins quelquefois très cuisans, mais qui ne sont pas inévitables. Le luxe, la vanité, la mollesse et d’autres excès de certains penchans ou affections qui peuvent facilement être contenus dans de justes bornes sont une source féconde de mécomptes et d’ennuis qui ont quelquefois inspiré les actes du plus violent désespoir. Celui-là aura donc beaucoup fait pour son bonheur qui aura compris ce que valent la simplicité des goûts, le mépris des distinctions frivoles, l’habitude des jouissances modérées. Ce sont choses qui dépendent beaucoup de la réflexion et de la volonté, et le père qui se le rappellera dans l’éducation de ses enfans leur rendra un service dont l’expérience montre tout le prix. À ces exceptions près, les