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mot, un être abstrait. L’état vivant, l’état réel, c’est l’administration. Or l’administration, même au temps où nous sommes, sait-elle, peut-elle dire ce qu’elle sera demain ?

…….. Est-il aucun moment
Qui la puisse assurer d’un second seulement ?

Elle est, dit-on, désormais à l’abri des caprices de la politique, des contre-coups parlementaires : n’y a-t-il donc pas d’autres orages qui troublent parfois son repos ? Mobile par essence, ne l’est-elle pas surtout et par prédilection dans le département des beaux-arts ? Combien de fois, depuis douze ans, n’avons-nous pas vu les musées, les théâtres, aller, venir et repasser de ministère en ministère, recevant un nouveau mot d’ordre de chaque Mécène nouveau ? Croyez-vous, par exemple, qu’on eût, rue Bonaparte, fait table rase avec ce sans-façon, si tels de ces ministres que tour à tour nous avons vus administrer les arts étaient eux-mêmes encore debout ? Tout n’est donc que hasard sur ce sol périlleux. Les seuls points fixes qui s’y trouvent, les seules doctrines qui s’y transmettent et qui survivent, il est vrai, à tous les ministères, c’est la pensée, l’esprit bureaucratique, manière constante et convenue de traiter les affaires, lente, honnête, compliquée, fidèle à certaines règles, à certains précédens. Hors de là, hors de ce barème, ne cherchez rien qui se perpétue, qui ressemble à une tradition. Aujourd’hui dans un sens, demain dans un autre, selon la main qui la conduit, l’administration ne donne que ce qu’elle a : tant vaut l’homme, tant vaut la chose. Et cette instabilité redouble si vous entrez dans les questions de goût.

Aussi, pour peu qu’elle ait quelque prudence, que fait l’administration quand il lui faut résoudre ces sortes de questions ? Elle consulte, elle s’en rapporte à ceux dont c’est vraiment l’affaire, aux artistes si c’est d’eux qu’il s’agit, aux savans si la science est en jeu. Et parce qu’il est ici question d’enseigner la jeunesse, de l’initier aux secrets de l’art, parce que la persévérance, l’unité, la suite des idées, plus que jamais deviennent nécessaires, voilà qu’une administration, s’attribuant tout à coup ces aptitudes qui lui sont interdites, se persuadant qu’il est de son devoir de tout faire et de tout régler, repousse le concours d’un corps en possession depuis deux siècles de cet enseignement, et qui, par grand hasard, possédait justement ce qui lui manque, à elle, la vie du lendemain, la certitude de garder plus d’un jour ses convictions et son credo, la voilà qui se prend de jalousie contre ce corps, qui l’interdit, et qui transmet à d’autres, à qui lui plaît, le droit de continuer cette