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III

On l’a vu, nous fuyons les exagérations d’une philosophie téméraire qui s’inscrit en faux contre nos sentimens naturels. La religion même ne nous paraît pas en droit de supprimer ce qu’enseigne l’expérience universelle. On ne peut accorder à aucune doctrine, si sublime qu’elle se prétende, que la nature humaine se soit trompée quand elle s’est crue malheureuse : non que nous professions la haine de la vie. — Tout est vain, tout est vide, tout est amer, répète le chœur gémissant des découragés. La terre est une vallée de larmes, et le bonheur est un mot trompeur, une ironie qui insulte à nos maux. C’est encore là une déclamation littéraire, démentie tous les jours par nos actions et nos sentimens, tous les jours acceptée et redite comme une plainte éloquente dont nous tirons vanité. On trouve du bon air de se plaindre ainsi, et l’on associe avec la plus grande sécurité d’esprit des effusions sans limite sur les merveilles infinies de la bonté toute-puissante à des lamentations sans fin sur les misères de l’existence et le triste néant du monde où elle s’écoule. Des deux parts, on dirait ces amplifications de rhétorique qui ne sont bonnes que dans les écoles. Oui, il y a des maux affreux, mais il y a de grands et vrais biens. Le bonheur existe, il n’est pas très rare, il est même facile ; mais si l’on dit qu’il n’est ni sûr ni durable, on a raison. Ce qui n’est pas facile, ce qui est souvent impossible, c’est d’éviter les malheurs, et les malheurs ne sont pas plus une illusion que le bonheur. La douleur est réelle ; elle laisse des traces plus profondes que le bonheur. Elle est en elle-même sans consolation, quoiqu’elle puisse être l’occasion de sages pensées, de nobles résolutions, de généreux efforts ; tout cela ne provient pas d’elle, mais de la liberté de l’âme et de la puissance de la raison. La preuve, c’est que le malheur abat, énerve, corrompt souvent. Le bien ne vient donc pas du mal, il ne vient que du bien, et ici c’est le bien qui est en nous qui réagit contre le mal de notre destinée. Loin que la douleur soit bonne, il n’y a de bon que de la vaincre, ou plutôt que de nous vaincre nous-mêmes en dépit d’elle.

Mais se vaincre n’est pas se consoler, et je n’insisterai jamais assez sur la différence qui sépare la question du devoir de la question du bonheur. La morale n’exige point que l’on s’efforce de dénaturer nos impressions les plus irrésistibles, de changer nos joies en misères et nos misères en joies. Cette témérité des philosophes et des théologiens de nier la nature humaine ou de la refaire, inspirée