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s’exerce par de bonnes raisons, elle n’est pas la seule efficace, ni toujours la plus écoutée. Même en choses sérieuses, le plus persuasif, n’est pas toujours le plus vrai. Il n’est pas jusqu’à la vérité qui s’appuie aussi souvent sur les mauvaises raisons que sur les bonnes.

La religion même se le permet, et cela sans scrupule. Comme le but absout les moyens, la thèse justifie les argumens. Faut-il donc être si difficile sur la manière de faire du bien ? Non, pourvu cependant qu’on n’ait pas affaire à ces esprits raisonneurs qui discutent tout, même les consolations. Si c’est de morale que me parle la religion j’écoute ; la douleur même n’a pas le droit de fermer l’oreille. Elle a ses devoirs, je le sais, et la religion est toujours au fond de tous les devoirs. Dites au plus infortuné, dites au père malheureux que, dans les plus cruelles épreuves, la raison doit persister à concevoir Dieu comme la perfection suprême, et l’âme se résigner sans révolte aux rigoureux mystères de l’ordonnance universelle : vous aurez dit vrai : mais cette fidélité de la raison à elle-même n’est qu’un effort de plus, et un effort pénible. Et que fait après tout la résignation de la raison pour la résignation du cœur ? Vous ne blasphémez pas, vous faites bien ; en souffrez-vous moins ? Disons plus, vous auriez le malheur de penser comme Epicure, et les yeux de votre esprit n’auraient jamais dépassé l’horizon de cette vie : la voix de la religion se fait entendre, elle vous persuade (chose rare, si la croyance vous a manqué jusque-là) que la mort est un passage et que l’existence terrestre n’est pas sans avenir. Voilà pour la raison un bien véritable, un secours, un soutien. Quoique altérée par les incertitudes menaçantes dont nos dogmes hérissent l’attente de la fin suprême, l’espérance en naissant éclaire l’âme d’un jour nouveau, mais tout le monde ne peut se faire incrédule pour avoir, au premier chagrin, la surprise de l’immortalité de l’âme. D’ordinaire on y croyait la veille de la douleur, comme on y croit le lendemain. On n’a donc que la douleur de plus, et quelquefois avec elle les craintes naturelles que la doctrine du péché inspire au croyant. Il s’en faut d’ailleurs que ce qui nous est annoncé de la vie future soit en parfaite harmonie avec nos affections d’ici-bas. On ne les ménage point ; on les traite de terrestres et de passagères ; on nous promet qu’elles seront comme noyées dans une béatitude indéfinissable. En d’autres termes, on les voue à l’oubli. Il y a là pour un cœur déchiré plus d’effroi que de soulagement. Je résiste de toutes les forces de mon âme à cette spiritualité implacable qui traite de faiblesses nos plus chères émotions, et plus j’en souffre, moins je consens à m’en dessaisir comme d’un fardeau importun. Les vérités religieuses, quand, du moins on ne les mitige pas, on ne les emmielle pas pour en changer la saveur, sont un breuvage plein d’amertume.