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mais ne pas les charger tous les douze de professer le même cours. Ce cours, qui depuis deux cents ans a fait la vie, la force, la gloire de l’art français, le cours de dessin d’après l’antique et d’après le modèle vivant, nous l’aurions confié seulement à quatre professeurs, choisis et délégués par l’ensemble du corps et se succédant par quartier. Aux huit autres nous aurions demandé des cours spéciaux justement réclamés pour le complément des études, et par là nous aurions introduit dans le cours principal plus d’unité, une responsabilité plus directe, plus de suite, plus de régularité, sans toutefois renoncer au salutaire principe de la diversité d’enseignement.

Nous ne citons cet exemple que pour indiquer en passant dans quel esprit, dans quelle mesure, on pouvait innover à l’École des Beaux-Arts. Les plus innocentes réformes auraient suffi pour tout régénérer. Le programme était simple : modifier quelques attributions, élever les études, en élargir le cercle, leur imprimer une impulsion nouvelle, mais, avant tout, respecter le principe, la condition vitale, l’essence même de l’institution, c’est-à-dire son indépendance.

Ici, nous le savons, les auteurs du décret sont avec nous en profond désaccord. L’indépendance d’une école ! Le mot est malsonnant pour eux. Une école a-t-elle donc besoin d’indépendance ? Pourvu qu’un professeur soit libre de faire son cours, que lui faut-il de plus ? Est-ce à lui de juger comment et dans quel sens sera dirigée l’école ? Est-ce à lui de choisir, quand vient une vacance, le collègue qui lui convient le mieux ? L’autorité dont il émane ne sait-elle pas mieux que lui et le choix qu’il faut faire et la voie qu’il faut suivre ? Toute lumière ne vient-elle pas d’en haut ? Des professeurs qui délibèrent, qui s’entendent entre eux, qui règlent leurs leçons, des professeurs qui se recrutent, quel scandale ! quel exemple ! quelle incroyable atteinte à la prérogative ministérielle ! quelle dissonance dans nos institutions !

On reconnaît pourtant « qu’une règle acceptée de tous » permet une exception : les corps savans se recrutent eux-mêmes. Pourquoi ? Probablement parce que les savans seuls savent pertinemment ce qui convient à la science, à ses progrès, à son honneur, et que l’administration même la plus habile et la plus éclairée est, de l’avis de tous et de son propre aveu, incompétente en ces matières. Or si un corps savant peut, sans troubler l’état, sans danger pour personne, conserver quelque indépendance, d’où vient qu’un corps artiste ne jouirait pas du même droit ? L’art a-t-il donc moins de secrets, moins de mystères que la science ? On nous répond qu’ici, le principal, ce n’est pas l’art, mais la fonction publique, que l’artiste