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par les autres mineurs que comme l’élimination d’un concurrent qui le lendemain pouvait devenir dangereux ou être trop favorisé par le hasard des fouilles. Le jeu ne rend-il pas égoïste ? Et quel jeu fut jamais plus stimulant que cette loterie perpétuelle ? Le mineur ne pouvait pas plus quitter son revolver que sa pioche. Celui qui n’avait pas rencontré la veine de minerai expulsait de son trou le voisin plus heureux et moins fort que lui. D’autres, surtout les convicts évadés de la Tasmanie s’embusquaient derrière les buissons de la forêt et dépouillaient l’ouvrier qui rentrait le soir à sa tente ou retournait à la ville. Les meurtres commis par ces sharks-land (requins de terre) devinrent si nombreux que le gouvernement de la colonie prit le parti d’envoyer une fois par mois des fourgons bien escortés qui recevaient en dépôt les nuggets et la poudre d’or, et donnaient en échange au possesseur un bon sur la banque de Melbourne.

On est curieux sans doute de savoir quel rôle le gouvernement local jouait au milieu de cette foule en ébullition. Aussitôt qu’un nouveau champ d’or était reconnu, il s’y établissait un commissaire impérial chargé de percevoir la redevance de 37 fr. 50 cent. que devait par mois chaque mineur. Ce fonctionnaire, sans autre appui qu’un petit détachement de troupes, ne pouvait pas assurer le bon ordre et rendre justice à tous. Il se contentait de percevoir l’impôt, de réprimer les délits trop flagrans ; et, si c’était un homme de bon sens et modéré, les mineurs prenaient bien vite l’habitude de lui soumettre d’eux-mêmes leurs différends. Fermant les yeux sur les injustices peu apparentes et plutôt conciliateur que juge, il pouvait acquérir dans son district une influence étendue sur cette population plus réellement laborieuse que bruyante, secondé qu’il était d’ailleurs par la grande majorité des mineurs, qui ne recherchaient pas volontiers les disputes, et qui estimaient que le temps consacré à autre chose qu’à fouiller la terre était du temps perdu.

En d’autres occasions, le gouvernement essaya encore d’intervenir d’une façon directe. C’est ainsi qu’il voulut restreindre le nombre des cabaretiers, qui s’étaient multipliés outre mesure. Déjà altéré par la sécheresse du climat, le mineur, fêtant ses jours d’heureuse veine, ou se consolant dans l’ivresse de n’avoir pas réussi, perdait tout à la fois dans les cabarets ses gains, sa santé et souvent la raison. Il fut donc décidé en 1853 qu’aucune licence ne serait accordée pour l’ouverture d’un débit de liqueurs sur les champs d’or, et que le nombre de ceux qui existaient au dehors ne pourrait s’accroître. C’était créer un monopole des plus fructueux au profit de ces derniers, qui y gagnèrent en effet des fortunes considérables, Il n’était pas rare de voir un débitant de liqueurs établi sous