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I

Cet esprit, quel est-il ? Commençons par le dire, deux mots y suffiront.

Organiser de telle sorte l’enseignement des arts qu’avant tout il excite et développe chez les élèves l’originalité personnelle, telle est l’idée fondamentale, la raison d’être du décret. Lisez-le, consultez le rapport qui lui sert de préface, étudiez les réponses et les apologies de l’administration ; partout vous trouverez cette même pensée, que l’originalité personnelle est chez nous en péril et qu’il faut lui porter secours. Le décret vient en aide à ces pauvres élèves qui ont vécu si longtemps sous le joug ; il les arrache à la domination d’un pouvoir immobile, inflexible, ennemi de toute indépendance, sans égards pour les dispositions, les instincts, le sentiment individuel de chacun de ces jeunes gens, et abusant contre eux de l’appât des récompenses jusqu’à les faire passer « dans une sorte de filière » qui les façonnait tous sur un même patron. Enfin les voilà libres ! l’ère de l’originalité commence ! Tel est le signalé service que le décret, de bonne foi, croit rendre à l’art, à la jeunesse et au génie français.

Eh bien ! nous allons voir à quelles conséquences ce système conduit, à quels périls il nous expose et ce que deviendrait l’honneur de notre école, s’il était longtemps triomphant.

Entendons-nous d’abord sur un point capital. Oui, vous avez raison, l’originalité dans les arts est le don souverain, la qualité suprême : sans originalité point d’artiste. Le savoir le plus consommé, les plus patiens efforts, la plus solide expérience, pâlissent devant la moindre flamme de véritable originalité. Mais ce trésor incomparable, ce n’est pas sur les bancs de l’école qu’on l’a jamais ni gagné ni perdu. Point de leçons qui vous le donnent si le ciel ne vous l’a départi, et quand vous l’aurez reçu, l’éducation la plus étroite et la plus exclusive ne saurait vous en dépouiller. Qui sait même si la lutte et la contradiction ne le fortifient pas, bien loin de l’amoindrir. Ainsi point de souci : la vraie, la grande originalité est ici hors de cause. N’en parlons pas, elle se défend d’elle-même, dès le berceau, pour ainsi dire, et son adolescence n’a que faire de votre protection. Plus tard, c’est autre chose. Lorsqu’elle aura franchi tous les obstacles, supporté les rigueurs, soutenu les épreuves de la discipline commune et qu’elle prendra son vol, s’il arrive que le public, mal éclairé peut-être, trop lent à l’apprécier, ne la soutienne qu’à demi, ou même pas du tout, il sera bon d’aller à elle, de ne pas la laisser languir dans sa fierté sur la terre étrangère