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peinture fait tapage, mais elle est d’accord avec les reflets des marbres colorés, avec les draperies agitées des statues, avec le scintillement des ornemens d’or, avec la magnificence des chapiteaux et des colonnes. Cette décoration n’est pas froidement et platement jésuitique. Le souffle du grand siècle précédent remue encore toute la machine ; c’est de l’Euripide, si ce n’est plus du Sophocle. Quelques pièces sont splendides, entre autres une déposition de croix de Ribera. Le soleil donnait sur la tête du Christ à travers le rideau de soie rouge entre-bâillé. Les fonds noirâtres semblaient plus lugubres à côté de cet éclair subit de chairs lumineuses., et la douloureuse couleur espagnole, les teintes mystiques ou violentes des figures passionnées dans l’ombre donnaient à toute la scène l’aspect d’une apparition, comme il s’en faisait autrefois dans le cerveau monacal et chevaleresque d’un Calderon ou d’un Lope.

Course à Pouzzoles et à Baïa.

Au bout du souterrain de Pausilippe commence la campagne, sorte de verger plein de hautes vignes, chacune mariée à son arbre. Au-dessous brillent la rosace élégante des lupins verts et je ne sais quelle crucifère jaune. Tout cela dort dans la brume tiède comme une parure dans sa gaze.

Au tournant de la route, la mer paraît, et le chemin la suit jusqu’à Pouzzoles. La matinée est grise et des nuées moites nagent lentement sur l’horizon terni. La brume ne s’évapore pas ; seulement de loin en loin elle s’amincit, et laisse arriver une pâle ondée de soleil, comme un imperceptible sourire. Cependant la mer avance ses longues nappes blanches et tranquilles sur un sable aussi doux qu’elle, puis elle s’en va avec un bruissement monotone.

Une teinte uniforme d’un bleu pâle et comme effacé occupe l’espace immense, tout le ciel et toute la mer. Ciel et mer, tous les deux se confondent ; parfois il semble que les petites barques noires soient des oiseaux qui planent dans l’air. Il n’y a point de bruit ; à peine si l’on entend le chuchotement léger des vagues. Les douces nuances de l’ardoise qui pleure dans les creux humides donnent seules l’idée de cette couleur effacée. On se récite tout bas les vers de Virgile, on pense à ces contrées silencieuses où descend la sibylle, royaumes où flottent les ombres, non pas froids et lugubres comme la contrée cimmérienne d’Homère, mais où la vie évaporée et vague repose, attendant que la force du soleil la concentre et la renvoie couler éclatante dans le torrent de l’être, ou bien encore à ces plages endormies où sont les âmes futures, peuplades bourdonnantes et vaporeuses qui voltigent indistinctes comme des abeilles autour du calice des fleurs. Nisida, Ischia dans le lointain, le cap Misène, ne ressemblent point à des êtres réels, mais à des ombres nobles