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l’odeur de la vieille morue, et sur les flancs d’un palais trois savetiers tirant leur alène, ou bien un plant d’artichauts.

On laisse ses jambes aller, et on flâne. Point de cicérone, c’est le moyen de ne rien voir et d’être assourdi. Je demande mon chemin à un demi-monsieur, fort complaisant, qui fait la conversation avec moi. Il est allé à Paris, admire fort la place de la Concorde et l’arc de l’Étoile ; il a visité Mabille, et en a gardé un souvenir profond. Les photographies des danseuses et des lorettes illustres de Paris sont ici affichées aux vitres ; j’ai vu partout à l’étranger que ces dames faisaient notre principale réputation. « Ah ! que la France est agréable, et qu’il fait bon de se promener sur le boulevard Montmartre ! »

Le ciel était devenu tout à fait clair, l’air était tiède et le pavé sec. Du café où j’ai déjeuné je ne sais plus sur quelle place, je voyais une quarantaine de drôles assis sur le trottoir, ou appuyés aux angles des maisons, occupés à ne rien faire ; ils fumaient, flânaient, faisaient des commentaires sur le temps et les passans. Trois ou quatre, en guenilles qui laissaient voir la chair aux genoux, sales comme de vieux balais, dormaient contre le mur à plat sur les cailloux. Une demi-douzaine, les plus actifs, jouaient à la morra, ouvrant et fermant la main, et criant le nombre des doigts fermés ou ouverts. Le plus grand nombre ne disait rien et ne bougeait pas. Assis en file sur le rebord du trottoir, le menton sur la main, le manteau ramené sur les cuisses, ils étaient contens d’avoir chaud, et point trop chaud ; cela leur suffisait. Quelques uns, les voluptueux, mâchonnaient des lupins ; sauf ce va-et-vient des mâchoires, ils n’ont point remué pendant une grande heure.

Sur toute la longueur de la rue, les fenêtres s’ouvrent, et les femmes, les jeunes filles se montrent aux balcons et prennent l’air. On ne peut pas imaginer un contraste plus étrange : belles pour la plupart, de vigoureuses têtes expressives, des cheveux noirs lustrès, soigneusement relevés sur les deux tempes, des yeux brillans, la forte et franche couleur florissante de la santé, une robe fraîche, un peigne doré, une chaîne, des bijoux, et tout cela encadré dans le mur d’un bouge. Les plâtras se sont disjoints ; la vieille boue éclabousse les devantures et sur toute la rue allonge sa traînée noirâtre. Si l’on approche, on voit une entrée borgne, des toiles d’araignées qui pendent aux barreaux descellés, un escalier qui tourne comme un boyau, et à l’intérieur toutes les vilenies du ménage, du linge en un tas, une casserole à terre, des enfans en chemise. Ce ne sont point de malhonnêtes femmes ; mais leur bonheur consiste à bien s’habiller, à passer leur après-midi sur leur balcon, comme un paon sur son perchoir.

Au bout d’une longue rue, Saint-Pierre se découvre. Nulle beauté