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conscience de pouvoir faire et supporter plus que les autres hommes. — Le sentiment de la justice et de l’humanité lui a toujours manqué, non-seulement dans l’antiquité, mais encore à la renaissance et au moyen âge. Les Romains ont toujours compris la patrie à la façon antique, comme une ligue formée, utile pour opprimer et exploiter autrui. Bien plus, au moyen âge, cette patrie n’a été pour eux qu’un champ clos où chaque homme fort tâchait par ruse et violence d’asservir les autres. Je ne sais plus quel cardinal, passant d’Italie en France, disait que si l’on prend pour marque du christianisme la bonté, la douceur, la confiance mutuelle, les Italiens sont deux fois moins chrétiens que les Français. Voilà l’objection que je me suis toujours faite en lisant Stendhal, leur grand admirateur, que j’admire tant. Vous louez leur énergie, leur bon sens, leur génie ; vous dites avec Alfieri que la plante homme naît en Italie plus forte qu’ailleurs, vous vous en tenez là, cela vous parait l’éloge le plus complet, vous n’imaginez pas qu’on puisse souhaiter autre chose à une race. C’est prendre l’homme isolément, à la manière des artistes et des naturalistes, pour voir en lui un bel animal puissant et redoutable, une pose expressive et franche. L’homme pris tout entier est l’homme en société et qui se développe ; c’est pourquoi la race supérieure est celle qui est apte à la société et au développement. À ce titre, la douceur, les instincts sociables, le sentiment chevaleresque de l’honneur, le bon sens flegmatique, la sévère conscience puritaine, sont des dons précieux, peut-être les plus précieux de tous. Ce. sont eux qui au-delà des Alpes ont produit des sociétés et un développement ; c’est le manque de ces dons qui de ce côté des Alpes a empêché la société de s’établir et le développement de se faire. Un certain instinct de subordination prompte est un avantage dans une nation en même temps qu’un défaut dans un individu, et peut-être est-ce la puissance de l’individu qui a barré ici le chemin à la nation.

Au centre du cirque est une croix : un homme en habit bleu, un demi-bourgeois s’est approché au milieu du silence, a ôté son chapeau, replié son parapluie vert, et avec une dévotion tendre a baisé trois ou quatre fois de suite, à baisers pressés, le bois de la croix. On gagne par baiser deux cents jours d’indulgence.

Le ciel s’était éclairci, et à travers les arcades, tout à l’entour, on voyait des escarpemens verts, de hautes ruines panachées de buissons, des fûts de colonnes, des arbres, des amas de décombres, un champ de longs roseaux blanchâtres, l’arc de Constantin posé en travers, le plus singulier mélange d’abandon et de culture. C’est ce que l’on trouve partout en traversant Rome : des restes de monumens et des morceaux de jardins, une friture de pommes de terre sous des colonnes antiques, — près du pont d’Horatius Coclès,