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livrant le choix du premier magistrat de la république, non pas, comme le voulait la constitution, à un corps électoral indépendant, mais à une convention qui impose ses arrêts aux électeurs présidentiels. On peut lui reprocher encore d’avoir grandi outre mesure l’importance de ces hommes qu’on nomme ici les politicians, et qui sont les meneurs actifs des partis. Le politicien n’a rien de commun avec l’homme d’état proprement dit ; ce qui fui est nécessaire, ce n’est ni une profonde instruction, ni un caractère élevé, ni même une grande éloquence : c’est l’art de comprendre et de diriger les hommes, la connaissance approfondie des vices et des qualités du cœur humain, avec un goût naturel pour l’action, pour l’intrigue, pour le patronage. Le nom de politicien dans la bouche de beaucoup d’Américains est devenu presque une injure ; mais on ne voit pas comment les partis pourraient se dispenser de ces instrumens quotidiens : on n’a jamais vu d’armée sans état-major. Je ne fus pas sans m’apercevoir, à la convention de Worcester, que la besogne de la réunion était en quelque sorte préparée d’avance ; les listes des comités, les résolutions, les noms des candidats, tout cela n’était pas et ne pouvait pas être tout à fait improvisé. Cependant les meneurs ne peuvent rien faire sans consulter ni connaître les sentimens populaires ; ils sont comme des girouettes politiques qui marquent sans cesse la direction des grands courans de l’opinion. Le véritable homme d’état peut toujours parler directement au pays au-dessus de la tête des politiciens, bien sûr que, s’il se fait écouter et suivre par la nation, il n’a rien à craindre des parasites, qui ne vivent que par la popularité.

Quand le travail des partis est terminé, quand les listes électorales sont complètes, il reste encore une autre tâche à remplir : c’est alors qu’on commence à se disputer la faveur populaire, qu’on cherche à émouvoir l’opinion publique par les mille voix de la presse, de la tribune, même de la chaire. Les orateurs populaires, les députés au congrès, les sénateurs, les gouverneurs, commencent le canvass, c’est-à-dire la croisade électorale. Ils vont de ville en ville, prêchant le peuple, comparant les programmes, discutant les titres des candidats rivaux. Les meetings se succèdent de jour en jour : le plus imposant auquel j’aie assisté est celui de Faneuil-Hall à Boston, le 28 septembre. Les républicains, qui s’étaient donné rendez-vous dans les clubs des divers arrondissemens, traversèrent la ville à la lueur des torches, avec des bannières et des transparens où se lisaient leurs devises favorites. Quand j’arrivai dans la grande salle, trois mille personnes environ y avaient trouvé place, et aux abords de Faneuil-Hall on avait élevé deux estrades en bois pour les orateurs chargés de haranguer ceux qui n’avaient pu trouver