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mêlèrent bientôt des sentimens plus complexes ; on se mit à discuter les chances de Mac-Clellan. Le choix du général n’étonnait personne, mais la nouvelle n’en fut pas reçue par tous avec une égale faveur. Si pendant les dix jours de la monotone traversée je n’avais entendu que peu de discussions politiques, l’esprit de parti se réveilla comme en sursaut, et avant de quitter le pont de la Scotia je commençai à me sentir en Amérique.

Le spectacle politique auquel je venais assister avait quelque chose de tout nouveau ; il était bien digne d’attirer l’attention. On a vu, en Angleterre et dans d’autres pays constitutionnels, des ministères tomber au milieu d’une guerre : le patriotisme des peuples libres n’est pas toujours si aveugle qu’il ne permette à une opposition loyale de demander la paix quand elle croit une guerre injuste et fatale au pays. Néanmoins, là même où les habitudes de la libre discussion sont le mieux établies, il est difficile et souvent périlleux de lutter contre cet instinct puissant et légitime qui unit l’honneur du citoyen à l’honneur de la nation, contre cet amour naturel de la gloire qui, mêlant toutes les forces et toutes les volontés sous un même signe, fait du drapeau comme le symbole vivant de la patrie. Aussi la plupart du temps le pouvoir exécutif puise-t-il une force nouvelle dans la guerre. Dans les monarchies constitutionnelles d’ailleurs, quelque chose reste debout quand un ministère est renversé : le souverain, l’armée, les administrations publiques. Aux États-Unis, le changement du pouvoir exécutif est une révolution bien plus profonde : le président est suivi dans sa retraite par tous les fonctionnaires qu’il a nommés ; un reflux s’opère dans tous les courans de la vie publique, pareil au reflux irrésistible de la mer, qui se fait sentir dans les moindres interstices des rochers d’une côte comme sur les plus vastes plages. Le changement du pouvoir exécutif tout entier au milieu d’une guerre peut déjà sembler une expérience périlleuse ; l’expérience n’offre-t-elle pas des dangers autrement redoutables lorsque la guerre est une guerre civile ? Les principes sont alors en lutte comme les armées ; l’esprit de discorde entre dans chaque province, chaque ville, chaque bourgade, chaque foyer ; les passions s’exaltent ; les plus vils comme les plus nobles instincts de l’humanité sont surexcités pendant ces époques de trouble et de décomposition ; la trahison se glisse derrière l’héroïsme, la lâcheté derrière le courage, la haine derrière la générosité.

Au début de la guerre, quand le canon fut tiré contre le fort Sumter, l’esprit de parti avait un moment paru abdiquer devant l’esprit de patriotisme ; un souffle d’enthousiasme avait couru sur toute la nation ; on se flatta de pouvoir réduire en quelques mois la rébellion.