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sous les Césars[1]. Celui-là n’offre pas, sans doute, l’attrait d’une forme nerveuse ou humoristique, mais il a le mérite d’enfoncer le coin dans les entrailles mêmes du sujet. L’auteur, très méthodique, un peu trop méthodique peut-être, étudie l’influence des transformations politiques, civiles et administratives sur la littérature et l’art romain de la parole en particulier ; il passe des hommes aux choses, des Césars pris individuellement aux branches diverses du domaine intellectuel, et, par un chemin différent, il arrive comme M. Martha à cette conclusion, que les causes principales de la décadence de l’art oratoire à Rome ont été les étroits erremens et la puérilité des exercices de l’école, l’anarchie morale de la société et surtout l’absence de toute doctrine saine et puissante, capable d’entretenir la trempe des caractères et de porter les âmes dans ces régions sereines, templa serena, dont parle le poète.

L’ouvrage de M. Amiel et celui de M. Martha se complètent l’un l’autre. Depuis l’Histoire des Théories et des Idées morales de l’Antiquité [2], par M. J. Denis, où perce une très grande intelligence des institutions religieuses et civiles de Rome et de la Grèce, l’idée critique et philosophique de l’antiquité n’avait point été exposée avec autant de netteté et d’élévation. Celle qui ressort avant tout pour ces deux écrivains du spectacle de la société romaine de la décadence, c’est que rien ne pouvait la sauver. Si elle eût pu, comme le fait très bien voir M. Martha, retrouver un principe de vie efficace, cette réparation de ses forces physiques et morales, cette cure in extremis, la philosophie l’aurait opérée. Ici la critique, sous peine de n’être qu’une dissertation sèche et morne, ne saurait séparer les points de vue sociaux de l’examen des faits littéraires. Sa conclusion nécessaire, c’est que, dans ce naufrage d’un grand tout qui entraîne forcément la ruine de toutes les parties dont il se compose, plus d’une de ces parties périt encore saine et meurt vivante en quelque façon. M. Amiel, dont la discussion se meut souvent dans un cercle trop restreint, n’a peut-être pas dégagé nettement cette vérité ; mais l’auteur des Moralistes sous l’empire romain éclaire les recoins laissés dans la pénombre.-Son livre se peut résumer ainsi : si le monde romain, après une affreuse période de détresse, sombra ou plutôt s’écroula brin à brin comme tombe la poudre d’un sablier, quelques âmes se tinrent hautes entre les ruines de la veille et du lendemain. Les cœurs faibles et gangrenés eurent besoin pour se relever d’idées et de croyances nouvelles ; les esprits fermes et maîtres d’eux-mêmes, dans la suprême déroute morale, n’eurent pour rester debout qu’à s’appuyer sur les mâles et stoïques doctrines d’une philosophie victorieuse, au moins pour un moment, des choses et des hommes.


JULES GOURDAULT.


V. DE MARS.

  1. 1 vol. in-18, Furne.
  2. 2 vol. in-8°, chez Durand.