Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/757

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Pour bien se rendre compte de la portée du verdict que l’Union américaine vient de prononcer sur elle-même, il faut considérer encore de plus près le caractère de cette élection. Il semble que le peuple américain ait été guidé dans cette grande épreuve par un véritable instinct de conservation nationale, et que la majorité n’ait voulu laisser planer sur sa pensée et sur sa volonté aucune équivoque. Le peuple américain a écarté la candidature qui aurait exprimé une politique ambiguë, et il a donné au représentant suprême qu’il s’est choisi une majorité compacte et certaine, dont la composition et l’ampleur devaient enlever tout prétexte aux supputations et aux interprétations contradictoires de partis différens. La candidature qui a échoué, celle du général Mac-Clellan, avait précisément le tort de représenter les opinions dissemblables des démocrates de la paix et des démocrates de la guerre, des copperheads prêts à accepter le démembrement de la république et des démocrates déterminés à ne faire la paix que sous la condition du rétablissement de l’Union. Le général Mac-Clellan appartient à cette dernière opinion : il veut le rétablissement de l’Union à tout prix, et telle était la contradiction de sa situation qu’il a été obligé de corriger par la lettre où il acceptait la candidature les déclarations trop pacifiques de la plateforme de Chicago sur laquelle sa candidature était fondée. Si Mac-Clellan eût été élu, son gouvernement eût été paralysé dès le début par les tendances contraires des partis qui le soutenaient. Les uns eussent réclamé de lui la paix, les autres le rétablissement de l’Union même par la guerre. Avant de faire face au danger extérieur, il eût été obligé de se créer un parti en appelant les républicains modérés à s’unir aux war-democrats, il eût consumé dans les hésitations débilitantes et dans les misérables tiraillemens d’une crise intérieure les premiers efforts du nouveau pouvoir présidentiel. L’Union eût été livrée à un pouvoir faible et indécis, la sécession se fût affermie et fortifiée en face de ces incertitudes ; il eût fallu ou se résigner au démembrement de la république, ou réparer par des efforts plus douloureux et plus coûteux la perte d’un temps précieux et des avantages légués par les sacrifices passés. Avec Abraham Lincoln, rien de semblable : un président soutenu par un parti uni et déterminé, nul ébranlement dans l’administration et la conduite de la guerre, la politique de l’Union se continuant avec une confiante énergie.

Le choix du président était sans doute d’un intérêt suprême ; mais dans les circonstances que traversent les États-Unis, il ne suffisait pas que le président choisi réunît les conditions strictement légales de l’élection, il fallait qu’il puisât une force incontestée dans la consécration d’une acclamation véritablement populaire. On sait que les conditions de l’élection présidentielle aux États-Unis sont telles que la nomination d’un président n’est point attachée nécessairement à l’expression de la majorité numérique des suffrages directs. Le président est nommé par un collège électoral où les états sont représentés par un nombre de délégués qui n’est