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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre 1864.

L’école romantique ne se trompait point lorsqu’elle invoquait la loi des contrastes et recherchait l’antithèse du sublime et du grotesque. C’est la condition de notre humanité que les choses les plus sérieuses s’offrent parfois à nous sous une forme comique. Cela dépend des circonstances et des changeantes dispositions de l’opinion. Pourquoi nous plaindrions-nous de ces surprises ? Il est des temps où il est difficile de prendre quelque chose au sérieux ; c’est le moment de rire, et il ne faut point tant se plaindre quand l’occasion s’en présente. Mirabeau lui-même, Royer-Collard ou Benjamin Constant seraient de ce monde qu’il leur serait impossible d’allumer aujourd’hui des foudres d’éloquence à la question de la liberté de la presse. La liberté de la presse est la première condition du gouvernement des peuples par les peuples ; elle est le plus efficace instrument de l’égalité, elle est la garantie de la dignité humaine, elle est la sauvegarde des intérêts. Les peuples qui ont eu la volonté et le pouvoir de s’émanciper ont fait des révolutions pour conquérir la liberté de la presse, chacun le sait, et, quoique la liberté de la presse soit refusée à la France dans la seconde moitié du XIXe siècle, personne n’est prêt encore à se monter pour ce motif au ton des grandes colères. Il y a temps pour tout dans l’histoire des idées politiques : il y a l’heure où l’on écrit l’Homme aux quarante écus et l’heure où l’on fulmine l’Essai sur le despotisme, il y a l’heure où l’on voit partir en riant les parlemens pour l’exil et l’heure où l’on prend la Bastille. On n’est pas d’humeur en ce moment à prendre la Bastille pour rendre la liberté aux journaux ; contentons-nous donc du spectacle du jour, et sachons gré à MM. de Girardin, de Persigny et Boniface de la petite saynète comique qu’ils viennent de jouer à propos de la liberté de la presse.

Le premier piquant de la pièce est le rôle qu’y a joué M. de Persigny. Il y a trois semaines, un bruit vague se répandit dans Paris : le Montesquieu de la constitution de 1852, M. de Persigny en personne, venait, disait-on,