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REVUE MUSICALE

LE THEATRE-ITALIEN ET LE THEATRE-LYRIQUE.

Le public de Madrid est comme ce premier président de la comédie, il n’entend pas qu’on le joue. Le répertoire désemparé de son théâtre italien le fatiguait ; il trouvait les costumes fanés, les décors enfumés, les chanteurs toujours les mêmes, et voulait du neuf et du nouveau. On a beau être grand d’Espagne, aimer à payer cher son dilettantisme : encore faut-il en avoir pour son argent. Dès l’hiver dernier, les choses déjà commençaient à mal tourner : on se plaignait, on maugréait ; mais voici que pendant l’été un habile voisin prend les devans, un théâtre non privilégié se met en frais, engage Tamberlick, Mongini, la Tedesco, donne le Prophète et Robert le Diable, si bien que lorsqu’au retour de la saison reparaît l’éternel Rigoletto, le public cette fois n’y tient plus, siffle à outrance, brise les banquettes. En France, à Paris surtout, de tels scandales, grâce à Dieu, n’arrivent guère ; nous avons, comme on dit, la tête moins près du bonnet. Ce qu’on nous offre, nous le prenons d’humeur facile, sans enthousiasme peut-être, mais aussi sans colère ni rancune, en honnêtes gens qui savent que dans le calendrier tous les jours ne sont pas des fêtes, même ceux où le Théâtre-Italien ouvre ses portes par quelque représentation solennelle de Rigoletto avec Mme de Lagrange pour prima donna et M. Sarti pour ténor. Cela s’appelle inaugurer la saison musicale : très modeste inauguration qu’on ne saurait oublier trop vite ! Le lendemain, ce fut Lucrezia Borgia avec Naudin, puis enfin Lucia avec Fraschini. Au bout de trois jours, on avait déjà mis en avant trois ténors. Est-ce d’une bonne administration d’éparpiller ainsi ses forces, d’en amoindrir l’action par l’influence d’un entourage sans autorité sur le public ? Un chanteur tel que Fraschini vaut certes beaucoup par lui-même ; toutefois on aurait tort de croire qu’il n’emprunte rien à l’intérêt collectif de la soirée. C’est cet intérêt qui