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puantes, infecté de miasmes et de débris graisseux mêlés à l’air respirable, et si un enfant y est retenu pendant douze ou treize heures, portant de lourds fardeaux, battant le coton ou la laine de ses bras débiles, il devient un objet de compassion pour les moins attentifs et les moins pitoyables. C’est ainsi qu’au commencement du siècle l’aspect même des ateliers plaidait la cause des jeunes apprentis, et venait merveilleusement en aide à l’éloquence de sir Robert Peel.

Cependant il fallut du temps pour préparer l’esprit public. Les docteurs Athin et Perceval avaient jeté le premier cri d’alarme dès 1796, et ce n’est qu’en 1802 que sir Robert Peel proposa et fit adopter le bill « pour conserver le moral et la santé des jeunes travailleurs employés dans les moulins de coton et de laine. » Ce bill contenait trois dispositions principales : premièrement, il interdisait aux enfans le travail de nuit (de neuf heures du soir à six heures du matin) ; en second lieu, il limitait la journée des enfans à douze heures ; enfin, sur ces douze heures, il prélevait chaque jour un temps suffisant pour l’instruction élémentaire. Les fabricans ne réclamèrent pas, parce qu’ils se réservaient de ne pas obéir. La loi, mal conçue, leur offrait mille échappatoires. Elle confiait aux juges de paix la poursuite des infractions : ils l’étaient presque tous. Elle ne parlait que des jeunes apprentis : on en fut quitte pour ne plus passer de contrats d’apprentissage. Les apprentis, s’ils en avaient conservé, n’auraient travaillé que douze heures ; ils se contentaient d’engager des enfans comme ouvriers auxiliaires, et les faisaient travailler tant qu’ils voulaient, sans manquer au texte de la loi et sans se préoccuper d’en violer l’esprit. Il s’introduisit même un abus nouveau, qui tourna en aggravation la loi protectrice de 1802. La présence ou le voisinage des parens gênait les fabricans dans cette exploitation meurtrière de l’enfance. Du moment qu’il ne fut plus question d’apprentissage ni de contrats réguliers, ils allèrent chercher des enfans au loin. Les overseers des paroisses leur fournirent, par troupeaux, des enfans abandonnés. On ose à peine dire que les patrons, débarrassés de toute surveillance, abusèrent cruellement de cette liberté, et que les overseers, outre le bénéfice actuel, ne redoutaient pas un accroissement de mortalité qui déchargeait d’autant le trésor paroissial. Sir Robert, voyant son œuvre compromise, demanda en 1815 le remplacement du mot « apprentis » par celui d’enfans, children. Le bill ne fut pas voté, mais le parlement ordonna une enquête qui fut le signal d’un mouvement d’opinion très considérable.

L’enquête dura jusqu’en 1819. Dans le cours de la discussion, on entendit l’évêque de Chester déclarer à la chambre des lords que l’excès de travail ne compromettait pas seulement les forces et les