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plus funeste qu’une telle conséquence, si elle était nécessaire. Que l’homme ne travaille pas, cela est contre nature ; que la femme, que l’enfant soient transformés en ouvriers, cela est presque contre nature. Il est contre nature aussi que celui qui devrait être le chef de la maison en devienne le parasite. Enfin, dans de telles conditions, le revenu de la famille est diminué, puisque la femme et l’enfant ne sont préférés à l’homme que par économie. Cependant il y a de la besogne pour tous les ouvriers du monde, et quand sur un point le travail manque aux ouvriers valides, c’est toujours pour peu de temps ou par suite d’une organisation vicieuse. Il ne faut donc pas regarder l’oisiveté des hommes comme la conséquence ordinaire et nécessaire de l’introduction des femmes et des enfans dans les ateliers. Ce n’est pas là le mal, ou du moins ce n’est qu’un mal essentiellement réparable.

Il n’en est pas de même du mal produit par la même cause au point de vue moral. Celui-là est profond et presque invincible. L’introduction des femmes et des enfans dans les ateliers tend à modifier gravement la vie de famille, sinon à l’anéantir. Ce malheur, car c’est un malheur, et il n’en est pas de plus grand, tient surtout à la présence des femmes mariées dans les ateliers pendant onze ou douze heures par jour. Quant aux enfans, qui ne sont pas nécessaires aux autres, si nous cherchons quelles sont pour eux-mêmes les conséquences de leur transformation en ouvriers, nous en trouverons d’heureuses, telles que le salaire et la suppression du vagabondage, et de véritablement funestes, comme par exemple l’altération presque certaine et presque irrémédiable de la santé, et la privation de toute instruction et de toute éducation. Il est clair que, s’il fallait choisir, il ne serait pas permis d’hésiter un seul moment, et qu’aucune sollicitude pour les intérêts de l’industrie, aucune pitié pour la détresse des familles ne pourrait absoudre la société du crime de livrer ainsi les jeunes générations et de laisser tuer à la fois leur âme et leur corps ; mais il n’est pas question de choisir : il s’agit tout uniment d’empêcher le mal et de développer le bien, et ce n’est pas sans un certain étonnement que nous ajoutons qu’il n’y a rien de si facile. On a là, sous la main, un bien immense à réaliser, sans dépense et sans résistance, par un simple article de loi : on n’a que le tort de n’y pas penser. L’expérience même est faite, par un pays voisin, depuis 1844 ; nous n’aurons ni le mérite de l’initiative, ni celui du courage. Il suffit de couper la journée en deux : six heures pour le métier, six heures pour l’école et pour le plaisir. Ce changement n’est pas onéreux pour l’industrie, il ne coûte rien aux familles. Il rend supportable et même agréable la situation des enfans employés