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les rapports commerciaux et pour coter le prix des marchandises. Comment ! leur a-t-on dit, le salaire à vos yeux est une marchandise, l’ouvrier est une chose ? Voilà tout ce que votre science a trouvé pour résoudre le problème qui intéresse au plus haut degré les destinées de l’homme, de la famille, de la société : une dénomination matérielle qui, appliquée aux personnes, est presque une injure ! — Ces reproches se trouvent dans les rapports des délégués, qui cependant, pour la question du salaire, nous proposent comme modèle cette Angleterre où, plus qu’en aucun autre pays, le travail avec ses tarifs extrêmement mobiles est vendu, acheté à l’instar d’une marchandise, et où les ouvriers, lorsque le stock des bras est trop abondant, sont exportés par chargemens sur les navires de l’émigration. Les économistes que l’on accuse si fort, et que l’on dénonce à l’indignation des populations ouvrières, se bornent à observer et à constater les faits qui leur paraissent certains ; ils n’ont pas à les justifier, ils les caractérisent, les classent et les dénomment. Or n’est-il pas certain que là où le nombre des ouvriers est inférieur aux besoins du travail, comme là où la quantité des produits en vente est inférieure aux besoins de la consommation, la main-d’œuvre a plus de prix, le produit est plus recherché, et l’un et l’autre se cotent plus cher ? N’est-il pas également certain que, dans le cas contraire, il y a baisse dans les prix de la main-d’œuvre et des produits ? Ce sont des vérités élémentaires ; la doctrine de l’offre et de la demande apparaît là dans toute sa rigueur. C’est en vertu de cette doctrine que l’Angleterre peut et doit payer, qu’elle paie réellement plus cher la main-d’œuvre, parce qu’elle a d’immenses élémens de travail, parce que le bon marché de sa production lui compose une clientèle très abondante de consommateurs, et enfin parce que l’émigration, devenue pour elle une nouvelle source de richesse, remplit le rôle d’une soupape dont les ouvertures opportunes préviennent l’encombrement des ouvriers, l’excédant de l’offre des bras sur la demande et l’avilissement du salaire. C’est d’après le même principe, par les mêmes causes, et non autrement, que les ouvriers français peuvent espérer l’amélioration de leur sort. Il n’y a dans cette grave question rien d’arbitraire ; tout y est prévu et ordonné avec une exactitude mathématique. Vainement appellerez-vous à votre aide la toute-puissance de César : César ne peut pas vous garantir un minimum de salaire. Avec la liberté que vous réclamez, que les économistes réclament avec vous et pour vous, vous demeurez assujettis aux lois générales qui règlent partout les conditions de la production, lois rigoureuses que la science a déduites de l’observation attentive des faits, et qu’il est de son devoir et de son honneur de proclamer bien haut, non pour vous décourager, mais pour vous éclairer et vous servir !