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les manufacturiers anglais à faire appel au concours des machines, et il n’est pas contestable qu’ils ont devancé et qu’ils dépassent encore tous leurs concurrens pour l’emploi des engins mécaniques. Cette transformation a eu depuis longtemps pour conséquences la concentration de l’industrie et l’association d’immenses capitaux, parce que seules les grandes usines peuvent supporter les frais de fichât et de l’entretien des machines, et surtout parce qu’elles peuvent seules fournir à ces machines la quantité de travail nécessaire pour rémunérer le capital qu’elles représentent, et qui ne saurait, sous peine de ruine, demeurer inactif. — Par le moyen des machines, la main-d’œuvre, plus rapide, est devenue plus économique ; par le moyen de la concentration du travail, les frais généraux ont pu être diminués. Toutes ces causes réunies font que la fabrique anglaise, plus achalandée, mieux outillée et plus savamment organisée, a conservé jusqu’ici l’avantage sur la fabrique française. Avec des gains plus élevés, elle est nécessairement en mesure de répartir une plus forte somme de salaires.

Cette influence des machines sur la hausse des salaires est si vraie que nous commençons à la remarquer en France, dans plusieurs industries où l’outillage mécanique a été introduit ou perfectionné. Nous avons déjà cité l’effet de la peigneuse Heilmann-Schlumberger. Les rapports du jury signalent d’autres exemples non moins frappans. C’est l’évidence même. Une nouvelle et grande loi peut être inscrite désormais dans le code de la législation économique, à savoir que la hausse des salaires est en raison directe de l’emploi des machines, ce qui n’empêche pas que nous n’ayons encore rencontré çà et là dans les rapports des délégations ouvrières la trace d’anciennes appréhensions contre la concurrence des machines. Quoi qu’il en soit, puisque nous en sommes à comparer les ressources et les revenus de la fabrication anglaise avec ceux de la fabrication française, nous devons faire ressortir les avantages que l’application multipliée des forces mécaniques a procurés à l’industrie britannique, et qui ont profité aux ouvriers aussi bien qu’aux patrons, au salaire comme au capital, et nous expliquons ainsi en partie la différence non contestée du prix de la main-d’œuvre dans les deux pays.

C’est donc bien réellement la nature des choses, c’est la constitution du régime industriel qui produit l’élévation relative du salaire anglais. Depuis que la France est entrée dans les voies de la liberté commerciale, depuis qu’elle a agrandi ses usines et amélioré son outillage, depuis enfin qu’elle tend à s’organiser à la façon anglaise, afin de fabriquer et de vendre davantage, elle a vu, elle aussi, hausser le prix du travail, car, si l’on comparait les salaires français d’aujourd’hui avec les salaires des périodes antérieures, on