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dans les rangs les plus infimes. Cette première boutade passée, il les renvoya toutes, sauf une seule, une femme des Yedjo-Gallas, qui n’a aucun des charmes physiques ou moraux de Tóronèche mais qui retient habilement son capricieux amant par une foule de soins et d’attentions que la fière Tóronèche a eu l’imprudence de dédaigner. Ce qui montre bien l’abaissement du caractère national, c’est que le monde qui entoure le négus a pris son parti du scandale. L’église seule proteste par la voix de quelques prêtres hardis. Aux fêtes de Pâques, Théodore II, obligé par décorum de communier, n’obtient l’absolution qu’à la condition de promettre de changer de conduite. Il va voir alors l’itegké, qui exerce encore un certain ascendant sur lui, car il est fier, malgré ses infidélités, d’être l’époux d’une femme si admirée. Il passe une heure à s’entendre dire en face les vérités les plus mordantes et les plus dures, et si parfois il s’emporte et menace, l’iteghé lui rappelle froidement que jamais négus n’a tué sa femme, et qu’elle sait bien qu’il n’osera pas commencer. Théodore revient ensuite, un peu honteux, à sa petite cour, fait sa confession publique, déclare « qu’il est bien le pécheur le plus scandaleux de l’Ethiopie, qu’il l’est malgré lui, que c’est une victoire du démon, victoire qui doit nous faire sentir notre faiblesse et notre néant… » Il promet finalement qu’il tâchera de mieux faire, et congédie la favorite. Les pâques faites, il la reprend, et à celle-ci en ajoute parfois une seconde.

Dans ces écarts, tout chez le négus est calculé pour l’effet. Il est théâtral, fakerer, comme disent les Abyssins : c’est juste la nuance que le grand comique latin rend par gloriosus. Nul n’a plus que lui la pose, le geste, la voix de la royauté qui commande ; il préside admirablement un conseil, une assemblée, et son éloquence, vive, colorée, manque rarement son but. Avec un mépris affecté pour les lettrés, qu’il appelle azmari (histrions), il est lui-même un lettré de premier ordre ; il a beaucoup cultivé l’amharique, langue usuelle de l’Abyssinie [1], et des juges compétens m’ont affirmé que ses lettres sont des modèles en cette langue. Il aime volontiers à écrire : ses lettres, mystiques de forme, souvent obscures, sont des chefs-d’œuvre de diplomatie africaine. C’est là surtout qu’il faut, comme on dit, lire entre les lignes.

Le nom de Cromwell m’est souvent venu à la mémoire en entendant parler le négus ou en lisant ses lettres. Il rappelle le fameux protecteur par le pathos théologique dans lequel il enveloppe les inspirations de sa politique mystérieuse. Il subit évidemment, à son insu, les impressions de sa première éducation scolastique et

  1. La langue des livres est surtout le ghîs, langue morte qu’écrivent et parlent seulement les gens d’église et les légistes. C’est le latin de l’Abyssinie.