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tolérance religieuse pour les missions catholiques romaines, protégées de la France. Je dois rendre cette justice aux missionnaires bâlois, que, dirigés par le consul anglais et par M. Martin Flad, leur principal leader, ils mirent un grand empressement à m’offrir leur concours sur cette question religieuse dans la voie de la tolérance, conforme, disaient-ils avec raison, à l’esprit du protestantisme éclairé.

Toute cette diplomatie fut dépensée en pure perte. L’empereur avait été assez irrité du passage de la lettre relatif aux missions romaines. « Je connais, avait-il dit, la tactique des gouvernemens européens quand ils veulent prendre un état d’Orient. On lance des missionnaires d’abord, puis des consuls pour appuyer les missionnaires, puis des bataillons pour soutenir les consuls. Je ne suis pas un rajah de l’Indoustan pour être berné de la sorte : j’aime mieux avoir affaire aux bataillons tout de suite. » Après une série de scènes curieuses et caractéristiques, Théodore répondit à ce qu’il regardait comme une provocation de la France par un ordre d’expulsion de son agent (28 septembre 1863). Je m’empressai de regagner Massaoua avant que la nouvelle de ma disgrâce, semée sur la route, ne m’attirât des tracasseries de la part des autorités locales. J’étais désormais réduit au rôle de témoin désintéressé, mais non indifférent, des événemens qui allaient se passer dans ce pays, auquel un mécompte qui m’était personnel n’avait enlevé aucune de mes sympathies. Ne m’étant point créé d’illusion, je n’en avais point à perdre.

J’avais noué de cordiales relations avec mon collègue anglais, le capitaine Cameron. Comme nous déjeunions ensemble le jour même du décret d’expulsion, M. Cameron me dit en riant : « Eh bien ! collègue, les fers du négus sont-ils lourds ? — Auriez-vous l’idée d’en essayer ? répondis-je sur le même ton. — Eh ! qui sait ?… » Hélas ! le vaillant officier ne croyait pas si bien dire.


II

Mon expulsion laissait le champ libre à l’action d’un nouveau favori de Théodore. C’était l’agent français du négus dont j’ai parlé plus haut, un homme jeune, actif, très intelligent et très dévoué, mais dépourvu de tact et de conduite. Son aplomb et une certaine familiarité respectueuse qui n’est pas la plus maladroite des adulations avaient séduit le négus, qui, en sa qualité de soldat, aimait fort ces natures hardies, — soldier-like, comme disent les Anglais. C’était du moins un fruit d’une saveur nouvelle pour Théodore ; il était excédé de l’obséquiosité lourde et craintive des missionnaires bâlois, qui, après lui avoir fabriqué des canons, en étaient venus à