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après lui de 10 à 12,000 hommes ; il avait fait mine de menacer l’Abyssinie, mais il s’était borné à pressurer la province, qu’épuisa complètement cette occupation de neuf jours. Théodore, campé à près de quatre-vingts lieues de là, près du lac Tana, n’en bougeait pas, sous prétexte de « manger du poisson frais, » vu qu’on était en carême. À vrai dire, les deux généraux, braves tous deux, n’osaient pourtant point se risquer l’un contre l’autre. Le négus avait gardé souvenir du canon de Saleh-Bey, et les soldats de Mouça, ignorant que l’usage obscène de la mutilation des prisonniers avait été aboli par Théodore, avaient une peur effroyable de tomber vivans aux mains des Abyssins. Le négus comprit sans peine que les Égyptiens ne l’attaqueraient pas, et, rassuré de ce côté, il tourna toute son attention vers les insurrections qui pullulaient à l’intérieur. Un certain Terso s’était déclaré en révolte dans les districts montueux que baigne la Zarima ; un parent assez proche du négus occupait le Kouara, et avait mis aux fers le préfet nommé par l’empereur ; dans une autre partie de la même province, un neggadé ou simple marchand, nommé Kassa, s’était laissé tourner la tête par des prêtres qui lui avaient raconté de prétendues révélations du ciel et l’avaient convaincu que le règne de l’usurpateur était fini, que le sien à lui était venu. Bien qu’il payât peu de mine et ne fût nullement soldat, il avait réuni, disait-on, 4,000 hommes. Dans le Choa, dans le Tigré, s’agitaient aussi deux ou trois rebelles plus obscurs. Cette anarchie matérielle. était la conséquence de l’anarchie morale où l’Abyssinie avait si longtemps langui : le négus avait vaillamment lutté contre elle au début de son règne, mais il commençait à se lasser. Une pensée unique et sombre absorbait son esprit : « Dieu, se disait-il, qui m’a tiré de la poussière pour supplanter les princes légitimes, n’a pas fait ce miracle sans motif. J’ai une mission, mais quelle est-elle ? J’ai d’abord cru qu’il fallait relever ce peuple par la prospérité et la paix, et malgré tout le bien que j’ai fait je vois se lever plus de rebelles qu’au temps de la pire tyrannie. Il est évident que je me suis trompé. Ce peuple a la tête dure et a besoin d’être châtié avant d’être appelé à jouir des bienfaits de la Providence. Je vois à présent mon vrai rôle, je serai le fléau, le jugement de Dieu, sur l’Abyssinie. » Et comme nouveau programme de règne il fit graver sur les affûts de ses obusiers : « le fléau des pervers, Théodore. »

Cette idée étrange eut pour effet de détruire les derniers scrupules qui le retenaient sur une pente funeste. Depuis la retraité du Godjam, l’armée était en proie à une fermentation menaçante : les agens secrets de Gualu pénétraient dans ses rangs, parlaient à ces hommes accablés de privations de l’abondance qui régnait chez leur maître à Djibela, des riches cantonnemens du Godjam et du Damot : aussi les désertions se multipliaient malgré des supplices sans