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aisément dans la foule un groupe de vingt à trente fusiliers vêtus à l’arabe, parfaitement disciplinés, commandés par un grand beau jeune homme en caftan rouge et en turban de mousseline. Cette sorte de Malek-Adhel n’est rien moins que Naïb-Mohammed, prince d’Arkiko et souverain nominal de Massaoua : bien que musulman et vassal de la Porte, il tient en fief de l’Abyssinie seize villages du côté de Halaï. Le prince d’Arkiko est venu au camp, me dit-on, pour solliciter la confirmation de cette inféodation, qui est fort ancienne, comme on peut le voir dans Bruce.

« Le défilé dure quatre heures, quarante mille hommes au moins ont passé. J’éprouve un certain contentement à regarder cette masse qui, dans sa confusion apparente, obéit évidemment à une direction active et puissante. C’est vraiment l’armée de l’ordre, pressée d’en finir avec les dernières tentatives d’une féodalité égoïste et incorrigible. Telle est du moins l’impression générale.

« Vers les quatre heures, le négus donne le signal du départ en franchissant lui-même le pont : je le suis, à pied comme lui, et nous gravissons rapidement le coteau escarpé de la rive droite pour éviter la foule qui encombre la route dite impériale (negus mangad). C’est une des malices de cet infatigable marcheur de faire faire de ces courses violentes aux gens qu’il admet dans sa rude intimité. Nous campons à une lieue plus loin, dans une prairie ravissante, au bord d’une limpide rivière qu’on appelle, je ne sais pourquoi, l’Eau Noire (T’okour Ohha). Ma tente à peine dressée, j’aperçois une colonne de deux ou trois cents hommes qui se dirige vers le quartier du négus avec de grands cris de joie. Je m’approche, et je vois porter sur un brancard un énorme lion percé de deux coups de lance au flanc ; le vainqueur arrive triomphalement sur les épaules de ses camarades, le côté droit saignant de quatre blessures produites par un coup de griffe du lion. C’est un petit soldat de peu de mine. Le négus lui fait compter trente talaris, une fortune pour un pauvre fantassin.

« 12 février. — On a commencé ce matin à sortir des basses terres (kolla) et à gravir le plateau d’Aghitta, sur lequel nous campons vers les dix heures. J’embrasse d’un coup d’œil un panorama saisissant. À mes pieds et à une profondeur imposante s’ouvre un réseau de vallées verdoyantes et boisées où serpente le filet argenté de la Tzul : un rideau de bois épineux me dérobe la faille noire où roule et rugit le Nil-Bleu, où bondit la cataracte d’Alata, si bien décrite par Bruce. Au sud-ouest se dresse un pic isolé, qui a un nom romantique et sinistre, Aouala-Négus (le roi des vampires). C’est là, disent les Abyssins, que se réunit le sabbat des bouda, demi-vampires, demi-loups-garous, héros de mille histoires terribles qui rappellent tout à fait les légendes de la Hongrie.