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les faits au gré de nos systèmes ; mais nos systèmes doivent être la conclusion de l’étude sincère et de l’intelligence des faits. Si l’on y apporte une doctrine philosophique qui ne puisse expliquer les faits sans les dénaturer, on doit renoncer à cette doctrine et en adopter une autre qui les interprète sans y rien changer. Or il est aisé de voir qu’une doctrine spiritualiste peut seule rendre compte de la nature des dieux et des rites sacrés.

Quand on fait l’histoire d’une religion, on doit suivre dans leur développement la notion du dieu et le rite, les deux élémens qui la constituent. Le tableau des rapports de cette religion avec la société où elle est née, de la multiplication de ses sectateurs, des persécutions qu’ils ont endurées, de celles qu’ils ont fait subir à d’autres, de ses défaites et de ses triomphes, ne forme que la partie la plus extérieure de cette histoire. La véritable histoire d’une religion est celle de ses rites et de ses dogmes. Or voici la loi très simple à laquelle ils obéissent : leur marche est parallèle ; mais le dogme précède toujours le rite, comme l’idée précède le sentiment et comme le sentiment précède l’acte extérieur. Les hymnes du Rig-Vêda sont unanimes à désigner par leur nom certains personnages des temps anciens comme fondateurs ou comme réformateurs des rites sacrés. Quant à la conception des dieux, c’est-à-dire à la métaphysique religieuse, les poètes védiques s’en déclarent eux-mêmes et individuellement les auteurs, et ils font des efforts personnels pour y apporter quelque nouvelle lumière. L’histoire du développement des rites indiens et de la métaphysique des brahmanes sera, quand on pourra la suivre, une des parties les plus intéressantes de l’histoire universelle : celle du judaïsme ne l’est pas moins, surtout quand on arrive aux grandes révolutions qu’il a subies, suscitées ou engendrées, pour donner naissance au christianisme et plus tard à l’islamisme ; mais l’histoire des dogmes et des cultes chrétiens l’emporte sur toutes les autres, parce qu’elle abonde en documens pour toutes les époques et qu’elle présente des péripéties sans nombre. Comme d’ailleurs le christianisme est la religion dominante de l’Occident, nous ne devons pas être surpris que son histoire séduise tant d’esprits distingués de nos jours.

Le parallélisme des dogmes et des rites est la loi fondamentale de toute histoire religieuse. Par conséquent l’inégal développement des dogmes entraîne la séparation des rites. Si une race d’hommes se divise en deux branches, et que celles-ci, soit par l’éloignement des contrées où elles se fixent, soit par toute autre cause, se civilisent indépendamment l’une de l’autre, l’idée de Dieu, qui leur était commune avant la séparation, peut s’épurer ou s’étendre de façons fort différentes lorsqu’elles vivent isolées. Ce qui arrive alors