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interprétation des armes nouvelles, et semble lui rendre l’autorité que la réfutation des systèmes épicuriens lui avait ôtée. Il est certain que, quand la notion de Dieu donne naissance à un culte, elle subit une sorte de transformation poétique sans laquelle les rites ne se produiraient point. L’Être absolu, invariable, immuable, sans figure, impalpable, insaisissable à l’imagination, peut difficilement être adoré ou prié : on ne voit pas trop en quoi un rite, c’est-à-dire, après tout, une action humaine, peut intéresser un être de cette nature ; mais aussitôt qu’il est conçu comme providence, c’est-à-dire comme exerçant dans le monde sa propre activité, un rapprochement a lieu entre lui et les hommes : il devient en quelque sorte accessible, la prière et les actes pieux peuvent cesser de lui être indifférens. Je suppose qu’une société d’hommes n’ait pas de son dieu une notion métaphysique très élevée, et que l’idée de providence ne se présente pas à l’esprit comme celle d’une puissance agissant par des lois générales et inflexibles : pour ces hommes, la prière ne peut pas être autre chose qu’une rogation, et le rite est un hommage qui paie le prix d’une faveur et en prépare de nouvelles. Telle est la religion du Véda. Dans une religion conçue de la sorte, le dieu, sa loi, son action, le sentiment religieux, la prière et le culte, tout revêt des couleurs humaines que le langage est parfaitement apte à reproduire. Le philologue, qui ne remonte pas à l’origine de l’idée et qui n’en considère que l’expression, peut aisément se faire illusion à lui-même et croire que le dieu n’est qu’un terme poétique pris à la lettre et une métaphore réalisée. Vishnu est un mot qui signifie pénétrant, et qui peut s’appliquer au soleil, dont les rayons pénètrent toutes choses ; dès lors on est conduit à penser qu’avant d’être conçu comme un dieu, Vishnu a été simplement le soleil. Jupiter devient l’époux de Léda, et a d’elle Hélène : or Jupiter n’est autre que le ciel visible (Zεΰς, en sanscrit dyaus) ; Léda, c’est la Nuit, qui cache toutes choses ; la fille brillante du Ciel et de la Nuit, que peut-elle être, sinon la Lune, que l’on nomme en grec Sélénè ? Hélène, fille de Jupiter et de Léda, a donc été simplement la lune, avant de passer pour la plus belle femme de son temps et pour la cause de la grande guerre de Troie.

Telle est la méthode d’interprétation qu’on applique aujourd’hui aux rites et aux dogmes, et dont il faut dire à ce point de vue quelques mots. Le point est plus délicat qu’il ne le semble au premier aspect. Si les disciples de l’école philologique veulent dire que l’identité du nom propre d’un dieu avec un nom commun ou avec un adjectif suffit à expliquer l’origine de ce dieu et son introduction dans le dogme, je n’hésite pas à déclarer que c’est là une doctrine fausse et funeste, car elle réduit la science des religions à une simple application de la philosophie matérialiste. Si