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distinctif de l’homme, et qu’elle est identique en nous tous, Seulement la science des religions, qui ne procède pas comme la psychologie, constate des différences dans l’usage que les hommes font de leur raison et dans le degré de clarté auquel la notion de Dieu parvient en chacun d’eux. L’un conçoit l’être absolu et métaphysique, sans couleur, sans forme, sans attributs définis ; un autre ne peut concevoir Dieu que revêtu d’une figure saisissable à l’imagination ; un troisième ne concevra rien au-delà de la réalité tangible et présente.

La notion individuelle de Dieu serait le principe de la religion naturelle, si celle-ci était possible ; mais, comme les hommes vivent en société et n’ont jamais pu ni voulu vivre isolés, l’idée de Dieu, telle qu’elle est dans l’esprit de chaque homme, ne tarde pas à être mise au jour sous la forme qu’il croit la mieux adaptée à sa pensée et la plus propre à être comprise. Ni l’histoire ni l’observation des faits actuels ne signalent une société d’hommes où les choses se soient passées autrement. La philologie comparée, qui remonte beaucoup plus haut que l’histoire dans le passé de l’humanité, prouve que la notion de Dieu se trouve représentée dans le langage la plus ancien par des termes communs et compris de tout le monde, longtemps même avant d’être exprimée par des noms propres. Si je prononce les noms de Neptune, de Jupiter, de Junon, un homme de nos jours n’ayant point reçu une éducation classique entendra des sons qui n’apporteront à son esprit aucune idée. Les Romains étaient certainement aussi ignorans que lui du sens de ces mots ; mais c’étaient des noms réveillant dans leur mémoire le souvenir de certaines figures divines représentées dans les temples, et auxquelles ils rattachaient certaines pensées religieuses ; en un mot, c’étaient pour eux des personnes divines, et ces mots étaient des noms propres. Quand on remonte plus haut dans le passé et jusqu’aux hymnes du Véda, les noms des dieux deviennent des termes communs et souvent même des adjectifs exprimant une idée que tout le monde pouvait avoir. Il est donc certain qu’à cette époque reculée les notions individuelles de Dieu avaient été mises en commun ou qu’elles l’étaient encore. Dans des temps plus modernes et même de nos jours, ne voyons-nous pas la notion de Dieu s’éclairer et s’épurer dans les esprits par la transmission, c’est-à-dire par la discussion et par l’enseignement ? J’ajoute que c’est aussi par ce moyen qu’elle se fixe en quelque sorte et revêt une forme et une expression déterminée dans une société d’hommes : la première question et la première réponse du catéchisme catholique en sont la preuve, puisque la formule qu’on y trouve est destinée à donner à tous les fidèles une notion commune et immuable de Dieu, Adopter en commun une notion de Dieu et en posséder une formule