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évidemment d’hommes distingués et capables, qui ont l’intelligence d’un rôle réparateur dans une situation nouvelle. Le président du conseil, et avec lui le ministre des finances, M. Barzanallana, aussi bien que M. Llorente et M. Gonzalez Bravo, sentent manifestement que leur vie ministérielle est à ce prix, qu’ils ont besoin de faire quelque chose de nouveau et de sérieux, qu’ils ont surtout à éviter d’aller s’embourber une fois de plus dans la réaction, et c’est sous cette inspiration qu’ils ont mis dans leurs premiers actes un libéralisme qui est une promesse, qui a quelque peu déconcerté leurs adversaires ; mais le ministère réussira-t-il définitivement à se dégager avec une force suffisante de cette énervante confusion où sont tombés les partis, et à s’élever au-dessus de ce tourbillon de prétentions et d’intérêts personnels qui embarrassent toujours la politique de l’Espagne, qui en font trop souvent un frivole et désastreux imbroglio ? C’est là le problème qui a encore son inconnue, et qui, avant de se débattre dans les chambres, va se poser dans les élections d’ici à peu de jours. En attendant, tout se remue et s’agite à Madrid en vue de ces élections prochaines, dont le résultat, assez facile à prévoir dès ce moment, peut offrir un point d’appui au gouvernement, sans être par lui-même une solution. Le ministère triomphera donc certainement, et son succès sera même d’autant plus significatif qu’il y a réellement dans toute cette agitation électorale d’aujourd’hui un degré de liberté qu’on n’avait pas vu depuis longtemps au-delà des Pyrénées. Ce n’est là pourtant encore qu’un élément du problème. La vraie question est dans la politique à suivre, dans la manière de liquider en quelque sorte la situation épineuse et surchargée que les combinaisons décousues de ces dernières années ont léguée au pouvoir actuel.

La difficulté, le danger pour le ministère du général Narvaez n’est point dans l’hostilité d’un parti constitué, d’une force d’opinion organisée. Il y a longtemps que cette force compacte d’opinion n’existe plus en Espagne, que les partis sont en pleine décomposition, et les progressistes tout les premiers en sont à se débattre dans une incohérence dont ils viennent de donner une représentation nouvelle. Le parti progressiste espagnol, à vrai dire, joue un singulier rôle. Il a formé récemment à Madrid un comité central chargé de délibérer sur le système de conduite qu’il avait à suivre dans les circonstances actuelles, en présence du nouveau ministère. Il y avait dans ce conseil suprême des hommes comme M. Olozaga, le général Prim, M. Madoz, sans compter une multitude de délégués des provinces. Et à quoi est arrivé le comité central ? Il a fini par enfanter un manifeste solennel où il déclare que les progressistes n’ont qu’à s’abstenir dans les élections. Le parti progressiste a depuis quelque temps la passion dangereuse de l’abstention. S’abstenir l’an dernier dans les élections précédentes, cela pouvait ressembler à une protestation à demi justifiée contre un acte de politique méticuleuse qui avait à peu près supprimé le droit de réunion ; mais aujourd’hui, lorsque la presse vient de retrouver la parole,