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arrêter : nous voulons parler de cette conférence ouverte entre le ministre de France et le ministre d’Italie, en présence et pour ainsi dire sous l’arbitrage de l’empereur. Nous sera-t-il permis de dire que le fait d’une réunion ainsi composée et d’un débat engagé entre de tels personnages a excité en nous une surprise extrême ? Voilà, suivant nous, un fait qui découvre étrangement la couronne. — Beau scrupule, répondra-t-on, et qui sied bien à des parlementaires impénitens ! — On nous récusera comme hérétiques. Il nous semble cependant qu’il n’est point nécessaire d’être entiché de formes parlementaires pour comprendre ce qu’il peut y avoir de délicat dans cette façon de traiter les affaires. Quoi ! un ministre français et un ministre étranger comparaîtront à titre égal devant le chef du pouvoir exécutif, discuteront devant lui des intérêts qui, dans les conseils de la France, ne peuvent et ne doivent être appréciés qu’au point de vue français, et le chef du pouvoir sera exposé à donner peut-être raison au ministre étranger et tort à son propre ministre ! Qui ne voit qu’en une telle rencontre, surtout si la publicité vient s’y ajouter, toutes les positions risquent d’être faussées et compromises ? A quelque point de vue constitutionnel que l’on se veuille placer, il est impossible de voir sans étonnement, dans une grande transaction politique, cette comparution d’un ministre français et d’un ministre étranger devant le chef de l’état. Les intérêts français impliqués dans une question internationale ne peuvent être discutés qu’entre Français dans la région où se prennent les résolutions gouvernementales. Il nous semble que la dignité même du ministre étranger et du pays qu’il représente veut également qu’il en soit ainsi. En nous permettant cette critique générale, nous ne croyons point donner une importance puérile aux questions de forme. Si l’on admet que la nature de nos relations avec l’Italie puisse autoriser à faire exception à la règle générale, si l’on suppose que nous avons le droit de traiter nos affaires avec l’Italie sans tant de réserve, et pour ainsi dire en famille, on ne comprend pas davantage la nécessité de cette haute médiation de l’empereur entre M. Drouyn de Lhuys et M. Nigra, on ne comprend pas cette dépêche télégraphique envoyée à Turin avec l’approbation impériale. N’aurait-on pas pu s’entendre par les voies ordinaires, dussent-elles être moins rapides ? Fallait-il gagner du temps à tout prix ? Le feu était-il donc à la maison ?

Cette hâte, cette précipitation, ont été également pour le public une cause de surprise. La publication du rapport adressé le 15 septembre par M. Nigra à son gouvernement mettait-elle en danger la politique française et dénaturait-elle le rôle de cette politique dans la convention ? Quand on voit où ont abouti les dernières explications, on ne peut plus attacher au premier rapport de M. Nigra une portée aussi perturbatrice. On a reproché à ce rapport de n’avoir point complètement rendu la physionomie de la négociation qui s’est terminée par la convention du 15 septembre. On a eu raison à un certain point de vue. Il est clair que le ministre ita-