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Qu’en un lieu, qu’en un jour un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli,

et je sentis que c’était l’oubli de cette vieille maxime qui avait diminué quelque peu pour moi l’attrait de cette œuvre charmante et rendu un peu confuse l’impression qu’elle m’avait laissée. Non pas que l’unité de lieu et de temps soit fort nécessaire, et qu’on ne puisse violer impunément cette partie de la règle, pourvu que l’unité d’action, qui en est le fond, soit respectée. L’unité de lieu et l’unité de temps ne sont en effet que les symboles visibles, et souvent gênans, de l’unité d’action, les moyens matériels de s’y astreindre : si l’on peut se passer de ces étroites barrières sans que l’unité d’action s’échappe, on a raison de les renverser, et les pédans seuls peuvent s’en plaindre ; mais si l’unité d’action elle-même se dissout et périt dans cette liberté trop grande, c’est la nature de l’esprit humain qui proteste, parce qu’il est incapable de s’attacher fortement à plusieurs choses à la fois, et qu’au milieu d’un trop grand nombre d’objets ayant des titres égaux à son attention, il reste ébloui et indécis, non sans fatigue. Il faut donc que l’auteur dramatique ait, comme le peintre, le courage de faire des sacrifices, de laisser plus d’une chose dans l’ombre et plus d’un personnage dans la foule ; il faut qu’il évite presque à l’égal de la pauvreté l’excès des richesses.

Puisque nous sommes ainsi ramené à l’examen de ces vieilles et vénérables lois de l’art dramatique, nous ajouterons une raison de plus pour éviter le défaut d’unité au théâtre, c’est que c’est un défaut évitable, et que l’art dramatique, même dans les mains du génie, est assujetti à certains défauts nécessaires qui suffisent à sa charge, et qu’il faut se garder d’accroître. Le temple de Melpomène et de Thalie, comme l’appelaient nos pères, a certaines servitudes auxquelles le plus habile des architectes ne saurait le soustraire, parce qu’elles tiennent à la nature même de l’art dramatique et aux conditions dans lesquelles il se déploie. La plus visible de ces infirmités inévitables, celle qui est le plus pénible pour un esprit bien fait, et qui ne le laisse jamais jouir pleinement des beaux effets de la scène, c’est une certaine exagération dans les sentimens et dans les actions des personnages les mieux tracés et les plus voisins de la nature, exagération nécessaire, puisqu’il faut en si peu de temps et avec si peu de mots les faire parfaitement connaître au spectateur. Qu’on lise par exemple l’admirable portrait que La Bruyère a tracé de l’hypocrite sous le nom d’Onuphre ; avec quel plaisir il énumère toutes les actions invraisemblables que Tartuffe a commises au théâtre, et qu’Onuphre se garde bien de commettre dans la vie ! La Bruyère remporte ainsi sur Molière une facile victoire ; mais s’il eût été condamné lui-même à faire marcher Onuphre sur la scène, à nous le faire connaître en deux heures par ses actions et par ses discours, à l’élever et à le renverser en deux heures, ne l’eût-il pas fait parler et agir