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nous le savions ; mais une plaisanterie n’est pas un argument. Revenons à M. Pasteur et à la plus concluante des observations qu’il ait faites. M. Pasteur disposa à la fois dans une seule opération, avec une même dissolution, soixante ballons fermés et vides, identiques entre eux, qu’il divisa au hasard en trois séries de vingt ballons chacune. Il les emporta toutes les trois pour les ouvrir ensuite dans trois endroits qu’il avait choisis à l’avance : la première série dans la plaine qui s’étend en France au pied du Jura, la deuxième sur le plus haut plateau de cette chaîne, la troisième enfin sur le Montanvert, au milieu de la Mer de Glace, au pied des neiges du Mont-Blanc. Il est évident que le nombre des germes contenus dans l’air en ces trois localités devait diminuer quand l’élévation augmentait, à mesure qu’on s’éloignait des prairies, des champs et des eaux où ces germes naissent. En effet, huit ballons furent fécondés dans la plaine ; il n’y en eut plus que cinq au haut du Jura, et sur les vingt qu’on ouvrit au Montanvert, un seul développa des mucédinées. On voit que l’air commun ne développe pas toujours la vie dans les solutions, et iquand on le fractionne en petits volumes séparés, les uns sont fécondans, les autres ne le sont point. Ils devraient l’être toujours, si l’hétérogénie était vraie.

Ici se place dans l’histoire que nous faisons de ces mémorables débats un épisode qu’il nous est impossible de taire, parce qu’il porte avec lui son enseignement, MM. Joly, Musset et Pouchet avaient transporté au sommet des Pyrénées des ballons préparés comme ceux de M. Pasteur. Les ayant ouverts pour les remplir d’air à la Rencluse et à la Maladetta, ils avaient vu naître des organismes dans chacun d’eux. Ces résultats, opposés à ceux qu’avait obtenus M. Pasteur, mais conformes aux prévisions de l’hétérogénie, établissaient une dissidence de fait entre les observateurs qui se combattaient depuis si longtemps. Tout le monde vit poindre l’espérance de terminer la querelle par une expérience décisive. M. Pasteur saisit avec habileté une si heureuse occasion, et l’on s’accorda pour demander des juges à l’Académie, qui nomma une commission choisie parmi les physiologistes et les chimistes. La question était admirablement posée. « J’affirme, disait M. Pasteur, qu’en tout lieu il est possible de prélever au milieu de l’atmosphère un volume d’air déterminé qui ne contienne ni œuf ni spore, et ne produise aucune génération dans les solutions putrescibles. » De son côté, M. Joly écrivait : « Si un seul de nos matras demeure inaltéré, nous avouerons loyalement notre défaite. » Enfin M. Pouchet, plus explicite encore, ajoutait : « J’atteste que, sur quelque lieu où je prendrai un décimètre cube d’air, dès que je mettrai celui-ci en contact avec un liquide fermentescible renfermé dans un matras hermétiquement clos, constamment celui-ci se remplira d’organismes vivans. »