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quand son médecin Sénac, mandé secrètement et malgré ses ordres, arriva auprès de lui. Tous les remèdes furent inutiles ; la fièvre le dévorait. Son ami, le maréchal de Lœwendal, accouru auprès de lui, le pressait d’embrasser la religion catholique. C’était un étrange directeur que le comte de Lœwendal, brave soldat, habile général, le prince des condottieri de son siècle, mais d’autant plus attaché aux formes religieuses qu’il était plus indifférent au fond des choses. Il avait servi tour à tour le Danemark, l’Autriche, la Pologne, la Russie, avant de chercher fortune en France sous les auspices du comte de Saxe, et partout il avait conformé ses pratiques à la religion d’état. Lœwendal eût été musulman à Constantinople comme son contemporain Bonneval. En 1736, au moment de quitter la Saxe pour la Russie, il avait enlevé la comtesse Braniçka, laissant à Varsovie sa femme et ses enfans, dont il ne prit plus le moindre souci jusqu’à son dernier jour [1]. Tel était le convertisseur qui assista Maurice à son lit de mort, l’engageant à se faire catholique par dévouement au roi [2]. Il s’agit bien des formes, à l’heure où il faut toucher la conscience ! La conscience de Maurice ne s’éveilla point en face du terrible passage. Sa mort ne fut ni d’un chrétien ni d’un philosophe ; âme toute pleine de rêveries, mais de rêveries limitées aux choses d’ici-bas, il vit s’évanouir un jour les images qui avaient charmé sa fièvre, et tomba dans le sommeil éternel. On raconte que, dans un de ses momens lucides, il se tourna vers Sénac et lui dit : « Docteur, la vie n’est qu’un songe. Le mien, a été beau, mais il est court. » Ce furent ses novissima

  1. Leben und Thaten sowohl des Grafens von Lœwendal als der beiden herzoge von Noailles und Richelieu allesammt Marschalle von Franhreich ; 1 vol., Leipzig 1749. — Voyez p. 26-27.
  2. Nous devons encore à l’obligeance de M. Anquez la communication d’une lettre où il est parlé de cette visite du maréchal de Lœwendal à son ami mourant. M. de Lœwendal avait écrit de Chambord au marquis d’Argenson pour lui donner des nouvelles de l’illustre malade ; d’Argenson lui avait répondu, mais cette réponse n’avait pu arriver directement au destinataire, et Mme de Lœwendal, qui reçoit la missive, demande au marquis s’il est urgent de la faire tenir à son mari. Voici le billet du marquis d’Argenson :
    « Bellevue, 1er décembre 1750.
    « Ma lettre à M. le maréchal n’est autre chose, ma chère commère, qu’une réponse à une des lettres qu’il m’a fait l’honneur de m’écrire pendant la maladie du pauvre maréchal de Saxe. Ainsi il suffira qu’il la reçoive à son retour de La Ferté, où il a bien fait d’aller passer quelques jours pour tacher de se dénoircir l’imagination du triste spectacle dont il a été le témoin. Je voudrais bien, je vous assure, avoir des choses à lui mander qui pussent le distraire de sa douleur et qui lui fussent une preuve de mon attachement et de mon amitié…
    « Marquis D’ARGENSON.
    Les lettres écrites de Chambord par le maréchal de Lœwendal, ces lettres relatives à un spectacle dont il avait besoin de se dénoircir l’imagination, éclaireraient sans doute, si on les possédait, la mystérieuse question du duel.